4mai2015

La révolte des « Tards avisés » à Cahors en 1707

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Un long combat pour la liberté et les droits.

La Révolution Française en ligne d’horizon

 « Il est arrivé, depuis trois mois, plusieurs petits désordres dans ce département au sujet du contrôle des bans de mariage, extraits baptistaires et mortuaires, que j’ai apaisés sans vous en rendre compte, le tout n’étant pas considérable ; mais, depuis trois jours, il y a eu une émeute au lieu de Catus, à deux lieux de Cahors, qui pourroit avoir des suites très fâcheuses, si on n’y remédioit. Sept ou huit cents habitants des communautés voisines s’y donnèrent rendez-vous pour tuer les commis, brûler les maisons et enlever les registres. Un des commis s’enfuit : la populace enfonça les portes de la maison, la pilla et enleva les registres ; l’autre les donna volontairement aux mutins pour sauver sa vie et ses meubles. Il y a cinq ou six personnes de blessés. Pour calmer ce désordre et en arrêter les suites fâcheuses, j’ai envoyé trente grenadiers du régiment de Normandie, commandés par un officier sage, pour s’assurer des coupables et intimider cette troupe mutine. Cependant je crois qu’il est de la prudence de punir ces gens-là par la bourse suivant leurs facultés sans autre punition plus éclatante, étant bon d’assoupir ces sortes d’affaires dans le temps où nous sommes. Si cependant cela pouvoit avoir quelque suite, j’irois moi-même sur les lieux avec des dragons de Fimarcon, et je vous promets de mettre cette canaille à la raison, sans que vous en entendiez parler davantage. Ainsi, cela ne doit point vous alarmer. » (Lettre de Monsieur le Gendre de Lormoy, intendant à Montauban, au contrôleur général. 9 mars 1707. »

gravure sur bois de Georges Rocal Un rien les exaspère ces paysans au bon vieux temps de la monarchie absolue… Un jour c’est un problème de taille ou de gabelle ; à une autre occasion c’est la cherté du pain, à moins que ce ne soit la création de nouvelles taxes ou les ravages occasionnés par le passage des armées en campagne… C’est le cas en 1707 : la France est engagée dans la guerre de succession d’Espagne qui s’éternise. La campagne militaire ruine le pays. Les caisses sont vides et l’imagination des grands argentiers tourne à plein régime ! Voilà que le pouvoir décide d’instaurer un impôt sur les baptêmes, les mariages et les décès. Pourtant, à l’époque, ces sacrements sont, avant tout, affaire d’église, et l’ingérence des agents du Roi dans cette affaire est assez mal perçue. Il va falloir payer pour un service gratuit jusque là. Ceux qui vont empocher l’argent n’ont rien à voir avec la cérémonie. L’excuse pour faire admettre une telle mesure, c’est d’améliorer la tenue des registres d’état-civil et de confier leur gestion à l’administration plutôt qu’au clergé. Non seulement le nouvel impôt indigne ceux qui en sont les « victimes », mais c’est surtout la vigueur avec laquelle les receveurs des tailles tentent de le recouvrer qui exaspère. En cas de carence ou d’insuffisance de paiement, les commis procèdent à des saisies de biens mobiliers, vendus ensuite à des prix misérables. Les frais de recouvrements calculés par ces bandits excèdent parfois le montant de la dette. Les agents du fisc recourent fréquemment à la violence et causent de nombreux dommages dans les domiciles des débiteurs. Bref, la classe laborieuse, paysans, artisans, commerçants, n’apprécie guère ces pratiques.

paysans_revoltes La révolte gronde dans la campagne quercynoise. Il ne manque qu’une étincelle pour que le monde paysan s’embrase… Les événements vont aller très vite : un premier rassemblement mobilise deux ou trois cents personnes. En peu de temps, la troupe d’insurgés grossit ; ils sont maintenant trente mille et ne font qu’une bouchée de la garnison de la bonne ville de Cahors au grand étonnement de la bourgeoisie et de la noblesse locale qui n’imaginaient pas le petit peuple si remuant ! La lettre de Monsieur le Gendre publiée en avant-propos en témoigne. Le Quercy n’est pas la seule région de France où l’on s’agite. Je vous invite à relire (entre autres) la chronique que j’avais publiée sur Pierre Grellety et ses croquants, même si les événements relatés se sont déroulés quatre-vingt ans auparavant. En ce début du XVIIIème siècle, Béarn, Agenais, Périgord… il semble que tout le Sud-Ouest soit au bord de l’explosion. Pourtant, les premiers incidents ne sont guère pris au sérieux par l’état-major qui, par tradition, n’a que mépris pour la populace, ses bâtons et ses faux. Essayons de reprendre le fil rouge des événements.

Révoltes-paysannes Le 9 mars 1707, la révolte éclate dans le village des Arques à cinq lieues de Cahors. Les premiers insurgés s’emparent des registres des contrôleurs et brûlent leur domicile pour se venger. Ils ne sont que deux ou trois cents, mais le bruit de leur agitation se répand comme une trainée de poudre. D’autres villages suivent l’exemple des émeutiers des Arques : à Belaye, à Sérignac, on pille quelques demeures et on brûle des documents administratifs. La troupe grossit et le mouvement prend de l’ampleur. Ils se retrouvent plusieurs milliers au bourg de Mercuès. L’intendant de Montauban se rend sur place pour tenter de calmer la foule. Il interroge les meneurs (ou tout au moins les plus échauffés, car il semble que de meneurs véritables, il n’y en ait point eu…) et leur demande le motif de leur colère. La remise en question du nouvel impôt apparait comme la revendication principale. Accablés par les exigences du fisc, les insurgés expriment le fait qu’ils sont « loyaux serviteurs du Roi », qu’ils veulent bien payer la taille et la rente du Seigneur, mais qu’ils sont trop pauvres pour payer d’autres taxes.  Monsieur le Gendre écoute les vociférations de la populace puis s’éclipse discrètement et regagne ses appartements. Ce n’est pas avec la dizaine de soldats qui l’accompagnent qu’il va disperser le rassemblement, d’autant qu’il ne songe nullement à satisfaire aux revendications. Les pourparlers échouent donc et les émeutiers décident de s’emparer de la ville de Cahors pour faire entendre leur revendication. Avant, il leur faut grossir leur troupe et mobiliser les compères des paroisses avoisinantes. Ils vont déployer une grande énergie pour cela et n’ont guère de mal à faire grossir les rangs de leurs partisans. Ils n’hésitent pas à recourir à la menace pour inciter leurs compatriotes à les suivre.

infanterieUne première démonstration de force a lieu devant les murailles de Cahors. Les insurgés sont au nombre de trente mille. Ils sont bien décidés à franchir les portes. Les premiers incidents qui ont lieu leur sont plutôt favorables : ils s’emparent d’un chariot de poudre et de balles destiné à la garnison de la ville, après avoir quelque peu malmené l’escorte du convoi. Le Comte de Boissière ayant en charge la défense de la ville décide de parlementer et promet aux insurgés d’intervenir en leur faveur auprès du grand Intendant. Il leur promet aussi d’intercéder auprès du Roi pour obtenir une diminution de leurs impôts. Bien entendu, ces promesses n’engagent que leur auteur et ne reposent que sur du vent. Mais les « Tards avisés » sont bien crédules. Ils estiment que leur démonstration de force est suffisante et décident de se disperser et de retourner dans leurs foyers.  L’arrivée à marche forcée depuis  Montauban du Maréchal de Montrevel n’est certainement pas étrangère à cette décision, d’autant que deux régiments de dragons accompagnent le Maréchal : ils ont été soustraits aux renforts envoyés en Espagne. Ce sont des troupes bien entrainées… Cette fois, le pouvoir prend le problème au sérieux, d’autant que, selon les rumeurs, les troubles gagnent le Périgord et l’Agenais voisin. Le Comte de Boissière quitte Cahors pour Paris, mais les raisons de son voyage n’ont que peu de rapport avec les promesses faites aux mécréants !

repression Le calme dure jusqu’au 6 avril 1707 puis les troubles reprennent. Le 2 mai, une bande de plusieurs centaines d’hommes armés se rassemble à Sérignac. Pour disperser le rassemblement les autorités envoient une troupe de dragons logés à Floressas. Les récits sur le déroulement des événements qui surviennent divergent quelque peu selon les sources. Soit les insurgés ont évité l’affrontement et se sont dispersés à nouveau ; les dragons les ont alors pourchassés et les ont affrontés sans pitié ; soit le face à face à eu lieu et les insurgés se sont purement et simplement débandés à la première salve tirée par les dragons. Le bilan est lourd en tout cas : une centaine de paysans sont blessés ou tués. Six prisonniers sont exécutés par pendaison sur ordre du Grand Intendant : deux à Sérignac, deux à Mercuès et deux à Montauban, afin d’impressionner les populations. Les dragons s’emparèrent également d’un nommé Couailhac, originaire de Saint Pantaléon, qu’ils considéraient comme un « meneur ». L’homme fut conduit à Cahors pour y être rompu vif, mais il s’évada en chemin. En fait, contrairement à ce qui se passa lors d’autres révoltes de croquants, il semble que la répression n’ait pas été trop féroce après les événements. Les villages de la périphérie de Cahors durent cependant supporter pendant le reste de l’année 1707 la charge de la présence des troupes et ce fait, à lui seul, entraina la ruine de nombreuses familles. Fin mai, cependant, l’ordre régnait à nouveau ainsi qu’en témoigne cette lettre d’un certain Monsieur Foulhiac :

« Enfin la tranquillité est rétablie non seulement dans cette province mais encore dans le Périgord où le feu de la sédition sétoit communiqué par les frontières du Quercy. Tout ceux qui avoient pris les armes les mettent bas sur la nouvelle de la venue de M. le Maréchal et de M. l’Intendant qui furent à Villefranche de Périgord le dernier du mois de mai. Le lendemain M. le Gendre revint ici pour s’en retourner à Montauban comme il fit le jour suivant et M. le Mareschal s’en alla coucher à un lieu qu’on appelle Castelnau, auprès d’un autre qu’on appelle Campagniac où la révolte avait esté la plus générale. Il pardonna néanmoins les habitans à condition qu’ils poseraient leurs armes au château, ce que n’ayant pas voulu exécuter après que les députés le luy eurent promis, il donna ordre de mettre le feu à toutes les maisons. Alors les habitans vindrent luy crier miséricorde et rendirent aussitôt leurs armes. [...] »

Pissaro-paysannes-fagots On voit quelles méthodes furent utilisées pour calmer les esprits ! Que l’on ne se méprenne pas cependant sur le sens de cette révolte, même si le titre de ma chronique fait allusion à la Révolution Française de 1789. La monarchie, en l’occurrence le pouvoir de Louis XIV à ce moment-là, n’est nullement remise en cause. Ce n’est point l’autorité royale que l’on conteste mais les abus que commettent ceux qui la servent. Un grand nombre des émeutiers considère que le Roi ignore les tourments dans lesquels ils se débattent. L’un des objets de ces violentes manifestations n’est point d’outrager le Roi mais simplement de l’informer. « Vive le Roi, sans gabelle ! » crient bon nombre de paysans insurgés. L’heure de la guillotine n’a pas encore sonné.

Sources documentaires et illustrations : Les gravures publiées dans cette chronique n’ont qu’un rapport limité avec le texte. Les « Tards-avisés » n’ont pas eu la bonne idée de « balancer » leurs images sur Twitter et Facebook. Le mouvement n’a pas fait suffisamment de bruit pour intéresser chroniqueurs de l’époque et portraitistes ! L’absence de leader pour « personnifier » le mouvement explique aussi le peu de traces historiques. Pour écrire ce billet, je me suis servi de documents disponibles sur « gallica », le site de la BNF, ainsi que d’une étude publiée sur le site « floressas.com « . Je sais qu’il existe un bon ouvrage sur le sujet ; celui rédigé par Mme Miton Gossare et publié par les éditions L’Hydre en 1998. Je vous invite à vous y reporter pour une histoire plus détaillée.

 

1 

20avril2015

Bric à blog en avril : ne perdez surtout pas le fil !

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

des fils par centaines Bon, désolé, avec un bric-à-blog mensuel, certains des liens ou des informations que je donne ne collent pas forcément à l’actualité brûlante et ont parfois fait mille fois le tour de la toile, sauf dans les angles. Disons que j’informe ceux qui sont dans les recoins, les mal-branchés, les pas-trop-pressés de savoir ! Allons-y donc pour notre balade du jour. Suivez le bon fil pour ne pas vous perdre !

Femmes_laureates_du_Nobel Dans mes chroniques, je m’intéresse assez souvent aux femmes qui, dans l’histoire, auraient pu être célèbres, mais ne l’ont guère été parce que ce sont des femmes et que les historiens n’ont pas trop de temps à perdre avec les sujets futiles. Je vous ai ainsi parlé de Marianne North, Isabelle Eberhardt, Jeanne Barret ou Nellie Bly (entre autres). Je vous ai parlé des difficultés qu’avait rencontrées Emily du Châtelet pour faire reconnaître ses travaux en mathématiques. Dans cette optique, j’ai trouvé passionnant l’article publié sur le site « égalitariste » au sujet des femmes qui se sont fait gentiment voler leur prix nobel, par un conjoint, un directeur de recherche ou un collègue peu scrupuleux dont le mérite principal était d’appartenir à la gent masculine et d’être donc un peu plus « crédible ». Je vous invite à lire ce billet et mon petit doigt me dit que je vous conterai sans doute plus en détails, un de ces jours, l’histoire de l’une de ces « héroïnes oubliées ».
Intéressant à lire aussi, et non sans rapport avec le début de ce paragraphe, un article de Télérama sur les sorcières (là aussi un thème que j’ai évoqué dans ces colonnes). « Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres » est un texte signé Weronica Zarachowicz : « Longtemps persécutée, moquée ou salie, la sorcière revient aujourd’hui sous un éclairage positif. Féministes, écologistes, anticapitalistes : tous pourraient la revendiquer. » La chasse aux sorcières qui a duré plus de trois siècles en Occident (et qui se prolonge encore sur certains continents) est l’un des phénomènes les moins étudiés de l’histoire. Pourtant, ces sorcières, pourchassées par les tenants du pouvoir, étaient souvent la seule ressource médicale des populations pauvres dans les campagnes. Leurs savoirs dépassaient fréquemment celui des médecins officiels et leurs pratiques témoignaient d’une connaissance plutôt approfondie des pathologies courantes de leur environnement.

En ce qui concerne la littérature, ce n’est guère mieux que dans le domaine scientifique. Ces treize dernières années, le programme de Terminale lettre en France comportait l’étude obligatoire de 32 auteurs, parmi lesquels… aucune femme… Visiblement elles ne savent ni lire, ni écrire, ni compter… Heureusement que certaines secouent le cocotier de temps à autre ! L’article « source » s’intitule « femmes de lettre je vous aime« . On le trouve sur le blog dessiné de Diglee.
Josephine Witt BCE Une qui a du courage en tout cas, c’est Joséphine Witt, une jeune militante écologiste allemande, qui s’est précipité sur l’un de nos « bons maîtres » de la BCE (ex cadre de la réputée banque Goldman Salch) et l’a sauvagement attaqué à coup de confettis. Je rassure les âmes sensibles : ce bon Mario Draghi est sain et sauf de corps et d’esprit. Les responsables de la sécurité de la BCE ont un cheveu blanc de plus sur le crâne car ils ont été carrément ridiculisés dans le cadre de cette opération. On trouve un bon compte-rendu de ce « fait-divers » sur le blog « Chroniques du Yéti« , et notamment le texte du tract que Joséphine Witt a distribué à cette occasion.

l'œil qui ecoute A part ça, dans notre beau pays, le drapeau des libertés individuelles peut être mis une nouvelle fois en berne, grâce à la loi sur le renseignement qui se met tranquillement en place. Merci encore une fois messieurs les « socialistes ». Les réactions sont nombreuses sur la toile mais, malheureusement, dans une sphère de réflexion trop limitée. Certains ont décidé d’agir de façon très concrète : l’hébergeur « Altern.org » a décidé de fermer ses services en France et de les rouvrir dans un pays plus respectueux de la liberté de pensée de ses citoyens. Le communiqué qu’ils ont publié sur la toile à ce propos est très clair. Elle a bon dos la lutte contre le terrorisme, mais ça, on s’y attendait un petit peu depuis la grande messe charliephile. L’objectif de la nouvelle loi est clair : veiller au maintien de l’ordre social par tous les moyens. Dans le collimateur du pouvoir ne figurent pas que les excités de la ceinture d’explosifs. La véritable cible ce sont les acteurs du mouvement social, les écologistes, les militants radicaux… Comme le faisait remarquer un militant : la liberté d’expression de tout un chacun est en jeu car, lorsque l’on se sait surveillé à tout instant, on prend soin de ne plus exprimer ce que l’on pense réellement. Vigipirate partout, liberté nulle part. A ce sujet, on peut lire deux autres textes explicatifs : « une surveillance inacceptable des français bientôt adoptée à l’assemblée » sur la « Quadrature du Net » mais aussi aussi l’excellent billet de Laurent Chemla sur son blog : « lettre à ceux qui s’en foutent« . Ils sont malheureusement nombreux « ceux qui s’en foutent » puisque, selon un sondage récent, nos compatriotes jugent utile la loi sur le renseignement, mais la « craignent »… « Fais moi mal Johnny, fais moi mal Franchoua ! » puisque c’est pour mon bien.

vote obligatoire L’une des caractéristiques de nos assemblées « nationales », c’est de n’être absolument pas représentative des couches populaires dans notre pays. Ce n’est pas nouveau, mais toujours intéressant à étudier, dans la mesure où l’on se réfère sans cesse à la démocratie parlementaire comme étant le nec plus ultra des libertés individuelles. On comprend mieux que nombre de ces Messieurs et Dames ignorent grandement la réalité de la vie quotidienne de la majorité de leurs concitoyens. Une très bonne analyse de ce phénomène est publiée sur « Terrains de lutte ». Il s’agit d’un article d’Alain Accardo intitulé « Extinction du populaire« . On peut lire ceci dans l’introduction du texte : « On pourrait s’attendre – si les mots ont un sens – à ce que, dans une démocratie « représentative » comme la France, la composition sociologique de l’Assemblée nationale élue au suffrage « universel » garde grosso modo les mêmes composantes et surtout dans les mêmes proportions que la population réelle. Sinon, il n’y a plus de représentativité, il n’y a que de la délégation. Ce qui, malheureusement, a toujours été le cas, au détriment de la représentation des classes populaires. » Bien réfléchir aux idées exprimées à un moment où certains de nos édiles voudraient rendre le vote obligatoire. Ils sont sans doute frustrés par le fait que le citoyen lambda ne se prosterne plus devant leur image, voire même, pire, n’en ait plus rien à foutre de se déplacer pour aller déposer un bulletin dans une urne avec le nom de leur idole marqué dessus. Depuis qu’une éminence verte d’Europe écologie a eu cette idée lumineuse, elle rencontre un écho favorable au sein de chacune des familles politiques ou presque. Patrick Mignard a commis un bon billet à ce sujet aussi. Je lui pique l’illustration en tête de paragraphe pour le remercier !

non au reacteur Dans le cadre de ma série documentaire « le contribuable va payer », nous avons appris il y a peu dans les médias l’état de santé calamiteux de notre fleuron nucléaire national – j’ai nommé AREVA la boîte qui ne fait plus rêver. Comme le train des mauvaises nouvelles accroche sans arrêt de nouveaux wagons, nous découvrons maintenant un énième problème à la centrale EPR de Flamanville. Cette fois, ce sont des « anomalies » (qu’en termes fleuris ces choses-là sont dites) qui ont été découvertes sur le fond de cuve et sur le couvercle. L’autorité de Sûreté Nucléaire exige des modifications et de nouveaux essais. Si le sujet n’était pas aussi grave il y aurait presque de quoi se marrer en voyant la liste des anomalies signalées au fur et à mesure de l’avancée du chantier ! Les retards s’accumulent ; l’addition grimpe ; qui va payer ? Quand va-t-on informer réellement les citoyens de ce pays sur le coût réel du nucléaire en prenant en compte la totalité de la filière depuis la collecte de l’uranium jusqu’au démantèlement des réacteurs et à la gestion des déchets sur quelques milliers ou millions d’années ? Le Réseau « Sortir du nucléaire » dénonce une fois de plus l’imposture du « tout nucléaire » et met en évidence la malhonnêteté du lobby qui soutient ce choix énergétique douteux. Dans son dernier communiqué de presse, le Réseau Sortir du Nucléaire demande l’arrêt pur et simple du chantier et du gaspillage de l’argent public. Flamanville, encore une belle histoire comme Malville, notre précédent chef d’œuvre expérimental ! Dans les brèves du même site, vous apprendrez aussi qu’en 2014 il n’y a eu que 640 incidents liés à la sûreté nucléaire dans les centrales EDF. « Heureusement » que le plan surveillance de Monsieur Cazeneuve va permettre de neutraliser en amont tous ces « lanceurs d’alerte » qui pourrissent la vie des lobbies industriels ! Je suis rassuré (à la dernière minute) par une déclaration royale de l’ineffable ministre de l’écologie : il paraît que le réacteur de Flamanville n’est pas condamné puisqu’il reste de l’argent dans les poches des contribuables… Ouf !

cnt-sncf Ce mois-ci, dans le cadre de mes « ronchonnements » contre la SNCF, ce n’est pas au site « Massif central ferroviaire » que je fais référence mais à « Article 11″ qui vient de publier un excellent billet intitulé  « SNCF – on n’est pas sortis des ronces« . Thème de l’article : remplir un questionnaire de satisfaction de douze pages proposé par la SNCF (cela a le mérite d’occuper le temps pendant les retards successifs). Comme toute bonne enquête commerciale qui se respecte, le cadre du questionnaire déborde largement du contexte ferroviaire. Tout cela est bien entendu « anonyme » – ce détail est précisé dès l’introduction – mais il ne vous est pas interdit d’indiquer vos noms, âge, adresse et profession, si vous souhaitez être informé directement par l’entreprise des nouvelles « affaires » promotionnelles qu’elle a à vous proposer. Je pense qu’il serait souhaitable d’ajouter une question finale : « souhaitez vous que la SNCF reste un service public accessible à tous ou préférez-vous qu’elle devienne une entreprise commerciale comme une autre ayant comme but premier d’exploiter ses clients et son personnel comme c’est en train de se produire ? Manque de chance, il n’y a pas de page 13. Ça porte malheur.

Pete_Seeger_1986 Pour conclure non pas en fanfare mais en tout cas en musique, je vous signale l’excellent site « folk et politique » que j’ai découvert ce mois-ci. Les fans de la vraie musique populaire américaine (entre autres) y trouveront leur bonheur : nombreuses vidéos, paroles traduites des chansons, biographies, historique de l’interprétation de différents morceaux. De quoi naviguer pendant des heures et se régaler en écoutant Pete Seeger, Joni Mitchell, Woody Guthrie, Joan Baez et autres vedettes, mais aussi de nombreux compositeurs ou interprètes beaucoup moins connus du grand public en France. Un extrait du texte de présentation : « Le projet de ce site est de permettre de (re)découvrir le riche patrimoine culturel connu sous le nom de « folksong », et à un moindre degré d’autres musiques populaires des États-Unis, comme le blues, avec quelques incursions dans d’autres pays ou continents. » J’écris ces quelques lignes en écoutant « I pity the poor immigrant« , chanson de Bob Dylan interprétée magistralement par Joan Baez. Cela colle bien avec la triste réalité méditerranéenne de ces dernières semaines.

A la revoyure !

 

 

1 

12avril2015

Par une belle journée de printemps…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Notre nature à nous.

trois petits radis Sur quel thème pourrais-je bien écrire, pour avoir une chance d’éveiller une lueur d’intérêt dans le regard d’un lectorat qui me paraît plutôt contemplatif, à moins que ce ne soit lourdement dubitatif, voire même carrément frappé d’asthénie ces dernières semaines. Vous avez eu votre lot de digressions à la télé et dans la presse sur les pilotes suicidaires, la sénilité chez les Frontistes, l’imbroglio yéménite et le cynisme chez les cadres du parti de la rose youplaboum tralala… Je ne vais pas en remettre une couche ; je ne suis pas pervers à ce point là. Un certain nombre de camarades – je les comprends et je les admire – sont descendus dans la rue pour une promenade syndicale encadrée et balisée, afin d’exprimer leur ressentiment à l’encontre d’un gouvernement qui ne gouverne que pour les patrons. Ils l’ont dit clairement : ras le bol de l’austérité. Les médias ont parfaitement relayé leur démarche en gardant un silence assourdissant sur cet épisode social qu’ils estimaient passéiste et improductif. C’est beaucoup plus lucratif (en terme d’audimat) de s’appesantir sur les fausses querelles familiales de la droite populiste, sur les enseignants qui s’intéressent surtout à la sexualité de leurs élèves, ou sur l’efficacité des mesures antipollution parisiennes.

Je compulse les notes que je prends à tout bout de champ, les pistes de chroniques, les chemins méconnus que j’aimerais explorer. Si je m’écoutais, je vous parlerais bien compost et radis, chant du coucou et floraison des viornes… mais certains vont m’accuser de recourir à l’art du « marronnier » ; toutes les années la même rengaine : au printemps l’herbe pousse, on plante des pommes de terre et on s’extasie sur la beauté des fleurs de l’amélanchier (avec photos à l’appui). Est-ce ma faute, dans cette société où il faut sans arrêt du neuf, du pétillant, du kistrémousse, si le printemps a la curieuse idée de revenir une fois par an ? Dois-je faire remarquer qu’en plus, ce printemps on l’espère, à l’issue d’un hiver un peu longuet qui nous a apporté son lot de rhumes, de grippes et d’automobilistes pris en otage par la neige qui a la triste habitude de tomber du ciel chaque année pendant cette saison qu’on appelle « mauvaise » ? Dois-je insister sur le fait que le verdissement des arbres, la poussée fringante de l’herbe, l’imagination colorée des fleurs sont des baumes dont notre cœur endolori a besoin ? Faut l’admettre : le printemps c’est beaucoup plus ringard que la dernière montre connectée de la pomme californienne, mais ça fait du bien par où ça passe.

radis-raxe Je suis toujours sidéré par l’énergie que demandent, chaque année de douze mois, un potager, un jardin fleuri, un coin de verdure pour se mettre en ordre de marche. Arracher des pommes de terre, des dahlias, des oignons… à l’automne, pour les remettre en terre ensuite au mois d’avril. Semer ces fichues graines de fleurs dans un terrain que l’on a au préalable nettoyé, amendé, biné, bichonné… Prier notre mère la terre ou le Saint Bouddah pour que les chattes ne grattent pas les semis, que les limaces ne ravagent pas les plantules, que les rattes ne se fassent pas un régal de ces bulbes juteux avant même le lever du rideau et l’arrivée des spectateurs. Des heures, que dis-je des jours ! de travail pour une représentation qui ne durera qu’un mois ou deux, trois ou quatre pour les fleurs les plus généreuses. On devrait dresser un monument à la gloire de (au choix) la bêtise, la naïveté, l’inconscience, la persévérance… des jardiniers. Il y a des jours où je me dis que les écologistes qui pensent qu’il faut laisser la nature se démerder toute seule n’ont pas complètement tort… Sauf sur le plan nourricier : difficile de ramener les quelques milliards de terriens à l’époque bénie (?) de la cueillette nomade. Les pommes de terre, il faut bien que quelqu’un s’y colle sinon « Germaine adieu les frites et l’aligot ! »

Il faudra peut-être un jour que l’homme arrive à trouver un équilibre dans ses relations avec la nature ; un état intermédiaire entre la béatitude mystique de certains olibrius (prolongation directe du « regardez les oiseaux du ciel, le seigneur patati patata »), et le délire de ceux qui ne voient d’horizon que du côté de la multiplication des ouvrages bétonnés, de la production industrialisée des salades et des steaks et des pesticides miraculeux qui n’empoisonneront plus jamais personne. Une position raisonnée ferait l’affaire si tant est que l’homme moderne soit encore capable de raisonner sur quelque chose, sans avoir besoin de déménager en Land Rover au milieu du désert et d’adopter la position du lotus en regardant les étoiles : « mon dieu que dois-je faire ? Aller à un meeting d’EELV ou faire une cure minceur avec un gourou indien ? » Pardonnez cette dérision facile mais il y a des gens qui me gonflent en cherchant la solution de problèmes sociaux en contemplant les circonvolutions cérébrales de leur nombril. Moi, mon truc, quand j’ai fini de lire les derniers bouquins passionnants édités par l’Atelier de Création Libertaire, c’est de comparer le goût des radis ronds ou longs, blancs ou roses, et de les déguster avec une tranche de pain tartinée de beurre salé (ne jamais fumer le radis rose !) Je rêve de radis autogérés. Au fait, messieurs les biologistes, le radis noir et rouge c’est pour quand ? C’est que c’est politique le radis, mon p’tit gars, comme le reste ! comme le reste !

radis pernot J’avance à grands pas vers la sortie… Cinquième paragraphe d’un opus dont je ne vois pas encore très bien l’aboutissement, mais qui m’aura permis de vous parler encore « jardin », « nature » et « printemps », en changeant un peu la formule habituelle. Je reconnais que ça manque un peu de consistance sur le plan politique, mais même le drapeau noir, en ce moment, quand je vois certains qui le brandissent, j’ai – comme qui dirait – des doutes. Je vais me faire traiter d’élitiste – tant pis mais j’assume : il y a des jours où je me dis que l’idée libertaire est une idée trop noble pour être mise entre les mains de gens qui n’ont pas encore compris qu’ils allaient déguster du pain de ferme bio cuit au four à bois, à la place de la merde collante sous plastique qu’ils avaient l’habitude de mâchonner. Je pardonne à Yanis Varoufakis, le ministre des finances grec, de s’autoproclamer « marxiste libertaire ». J’attends simplement des preuves de ses assertions et je me demande ce qu’il fout dans ce gouvernement (enfin bon, y’a bien des copains anars, des vrais, qui se sont fait piéger pendant la révolution espagnole en 1937). Par contre quand je vois les médias accoler l’étiquette « libertaire » à côté du nom de l’un des candidats républicains aux primaires de son parti aux Etats-Unis (Rand Paul), j’avale (non pas mon dentier puisque j’en ai pas) mais mon radis rond blanc de travers, au risque de finir prématurément mes jours sans avoir admiré les jolies fleurs des cœurs de Marie qui vont s’ouvrir bientôt ! Perso, quand j’invite des copines et des copains à une tea party, c’est pas le même genre mal famé. Ils n’ont pas besoin d’enfiler leur costume du Ku-klux-klan.

radis-red-meat J’espère que ces quelques lignes vous auront au moins distraits pendant vos mornes heures de bureaux, à moins que ce ne soit pendant la pause réglementaire de trente minutes, sous l’œil du patron, pendant laquelle vous devez aller aux toilettes, lire la Feuille Charbinoise et manger votre sandwich cresson, jambon cru, au fromage de chèvre fermier. Si des projets plus folichons vous tiennent à cœur, n’attendez pas le « burn-out » qui vous guette dans cette boite de merde. Utilisez la clé des menottes qui se trouve dans votre poche de gauche ; écrivez une belle lettre d’insultes au milliardaire qui vous a versé le Smig pendant des années et des années pour vous remercier de votre aide à son enrichissement personnel ; envoyez tout balader. L’année 2015 aura ainsi une place spéciale dans vos annales personnelles. Merci d’éviter les commentaires genre « c’est facile à dire mais… » Je m’en doute, je n’ai jamais largué quoique ce soit de cette manière là. Sûr que mon psy dirait que je cherche à vivre mes fantasmes par délégation. Il faut dire qu’il cause bien mon psy… Mais je ne vais jamais le voir : je pratique la thérapie par osmose avec la métempsychose du radis blanc (*).
Pardonnez-moi cette intrusion dans votre vie privée, mais je me demande, au fond, si ce n’est pas ce que vous aviez envie que j’écrive ? Bon vent et vive la marine à voile ! (**).

Notes didactives : (*) Même dans le domaine du jardinage bio on nous ment : les radis blancs ont un peu de rose autour du collet.
(**) Putain, qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre comme illustrations à un billet pareil ? Un jour, je ferai un jeu concours du genre « proposez vos photos qui vont bien ! A votre bon cœur ! »

7 

7avril2015

En mars 1906 parait le numéro 1 de « Mother Earth »

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Je trouve intéressant de consacrer quelques lignes à cette revue, parue pour la première fois en mars 1906 aux Etats-Unis, tant son contenu pourrait être d’actualité, un bon siècle plus tard.  « Mother Earth » est souvent considérée comme l’œuvre d’Emma Goldman. Cette vision est un peu réductrice car la militante anarchiste n’est pas seule lorsqu’elle se lance dans cette aventure. A ses côtés, on trouve d’autres personnages célèbres, comme Alexandre Berkman, Max Baginski, ou Hyppolite Havel… Mais Emma Goldman est déjà une célébrité dans les milieux révolutionnaires aux Etats-Unis, ainsi que dans le mouvement féministe. « Mother Earth » va connaître rapidement le succès, relatif certes puisque son tirage ne dépassera pas quelques milliers d’exemplaires, mais son audience sera bien plus importante. Quand on connait les entraves que le gouvernement américain va mettre en place pour limiter la diffusion des revues « rouges », le fait de tenir pendant une douzaine d’années est une belle réussite. Les crises financières sont nombreuses et Emma multiplie les conférences et les meetings de solidarité pour renflouer les caisses (elle donne par exemple 120 conférences en 6 mois en 1910, devant un auditoire de plus de 40 000 personnes). La publication de « Mother Earth », journal, va cesser en 1917, celle du bulletin en 1918. Après une multiplication des saisies, le gouvernement va s’appuyer sur les lois de guerre pour interdire définitivement sa publication. Le contenu du journal n’a rien pour plaire aux « va-t-en guerre » qui veulent mobiliser le prolétariat américain et le lancer dans l’aventure sinistre du conflit européen.

baginski Le numéro 1 mérite que l’on s’y attarde. Le titre par exemple, est peu conforme aux choix habituels pour un journal anarchiste. De nos jours il sonne très « new age ». Au début du XXème siècle, il était plutôt innovant dans les milieux libertaires où l’on se réfère surtout au vocabulaire politique ou syndical pour choisir un nom de journal (« le Révolté », « le Travailleur », « la Guerre sociale », « Solidarité Ouvrière », … ). C’est l’époque où la curiosité des anarchistes les conduit à s’intéresser à des domaines de plus en plus divers : syndicalisme, communautés, naturisme, sciences, éducation… Ce choix de « Mother Earth », je le situerais volontiers dans la mouvance d’un Elysée Reclus rédigeant les 6 volumes de son œuvre majeure « L’homme et la terre ». La volonté de replacer l’idée révolutionnaire dans un domaine beaucoup plus vaste que celui de la revendication politique… Une prise de conscience de l’imbrication étroite existant entre l’homme et son environnement : social, historique, naturel. Je ne prétends pas être très objectif en établissant cette filiation car Elysée Reclus est un personnage que j’admire profondément et que je considère réellement comme étant un « visionnaire ». S’il n’était pas mort depuis un an lorsque parait le numéro 1, je pense qu’il aurait eu grand plaisir à participer régulièrement à cette revue. « Terre mère », « l’homme et la terre », deux visions d’une même problématique. Il est évidemment prématuré de parler d’écologie sociale. Le terme n’est pas encore d’actualité en 1906. Goldman et Reclus sont avant tout anarchistes et partie prenante des luttes ouvrières pour l’émancipation. Mais tous deux ont une vision élargie du champ social, une approche globale dépassant le simple champ du politique au sens strict du terme.
Les rédacteurs, sans être des professionnels, s’expriment avec aisance. L’un des proches collaborateurs d’Emma, Max Baginski, a une longue expérience du journalisme, ayant déjà publié son propre journal « Les Tocsins » et rédigé des articles pour divers autres titres, parmi lesquels « la Gazette des travailleurs de Chicago ». Un autre collaborateur, Alexandre Berkman rejoint l’équipe en 1908, à sa sortie de prison. Il a, lui aussi, une bonne pratique de l’écriture.

premier article N1  Quels sujets aborde-t-on dans ce « Mother Earth n°1″ ? Le sommaire est copieux et la pagination importante (64 pages). La revue commence, comme il se doit, par un texte introductif rédigé par Emma Goldman et Max Baginski. Deux extraits pour donner le ton :

« Il fut un temps où les hommes imaginaient que la Terre était le centre de l’univers. Les étoiles, petites et grandes, croyaient-ils, avaient été créées uniquement pour leur délectation. Leur vaine conception qu’un être suprême, las de solitude, avait confectionné un jouet géant et l’avait mis en leur possession.
Cependant, lorsque l’esprit humain fut illuminé par la lumière de la science, il commença à comprendre que la Terre n’était rien de plus qu’une étoile parmi une myriade d’autres flottant dans l’espace infini, un simple grain de poussière.
L’être humain était issu de l’utérus de la Terre Mère mais il ne savait pas, ou n’admit pas, qu’il lui devait la vie. Dans son égotisme, il a cherché sa raison d’être dans l’infini, et de ses efforts est née la triste doctrine qu’elle n’était qu’un lieu de repos temporaire pour ses pieds méprisants et qu’elle ne représentait rien pour lui, sinon la tentation de s’avilir.[...]
La TERRE MERE s’efforcera de tenter et d’attirer tous ceux qui s’opposent à l’empiètement sur la vie publique et privée. La revue plaira à ceux qui luttent pour quelque chose de plus haut, fatigués des lieux communs ; à ceux qui pensent que la stagnation est un poids mort pour la marche élastique et ferme du progrès; à ceux qui ne respirent librement que dans des espaces infinis ; à ceux qui aspirent à une aube nouvelle pour l’humanité, libérée de la peur du besoin et de la famine à côté des accumulations des riches. La Terre libre pour l’individu libre ! »

portrait Emma Goldman L’un des articles les plus étoffés est une longue intervention d’Emma sur un sujet qui lui tient à cœur : l’émancipation des femmes. Le texte s’intitule « la tragédie de l’émancipation féminine » (Les éditions Syros ont publié une traduction de ce texte en 1978). Interviennent ensuite d’autres collaborateurs plus ou moins connus des militants de l’époque : Grace Potter (« Essayez l’amour ») ou Harry Kelly (Les élections anglaises et le « Labour Party »). Baginsky donne le ton « anarchiste » du numéro en rédigeant un essai intitulé « Sans gouvernement ». La littérature figure en bonne place avec la traduction d’un poème de Gorki et une réflexion de Turgenieff à propos de Don Quichotte et Hamlet. Une douzaine d’articles au total viennent étoffer le sommaire et abordent des questions de société très diverses. Ce numéro 1 est tiré à 3000 exemplaires, mais son audience dépasse largement ce cadre restreint car le journal circule beaucoup.
Les numéros suivant sont de la même veine : la rédaction prête attention à la diversité des thèmes étudiés et à la qualité littéraire de l’expression. Le numéro 2 commence par un poème intitulé « A la génération qui frappe à la porte ». Emma Goldman parle de « l’enfant et de ses ennemis », amorce d’une réflexion sur l’éducation libertaire ; on trouve ensuite un dialogue imaginaire avec un prisonnier du pénitencier de Sing-sing, une réflexion sur la civilisation en Afrique, le texte d’une scène de théâtre traduite de l’Allemand… Tous ces textes ont pour point commun une forte connotation morale… La revue veut « éduquer » ses lecteurs, promouvoir d’autres vertus que celles que la société bourgeoise traditionnelle met en avant…
Par la suite, le comité de rédaction de « Mother Earth » va s’étoffer et de nombreux auteurs publieront des textes dans ses pages. La publication va durer une douzaine d’années, sous des formes différentes (revue puis simple bulletin). Il y aura relativement peu d’ interruptions dans la parution malgré les difficultés économiques et la répression. La revue est largement perméable à l’actualité et les débats qui animent le mouvement libertaire ont largement leur place dans les sommaires. Lors du déclenchement des hostilités en Europe, on retrouve dans la revue le débat qui traverse le mouvement syndicaliste ouvrier sur le vieux continent. Dans le volume IX, n°9, publié en novembre 1914, le point de vue dérangeant du Prince Kropotkine, hostile au traditionnel « pacifisme » de son camp et favorable à une mobilisation massive face à l’impérialisme allemand est exposé. Le militant Alexandre Berkman lui répond et fait part des graves dissensions qui l’opposent au vieux militant. Ce texte de Kropotkine, prémisse au « manifeste des seize », va provoquer un violent débat au sein du mouvement libertaire.

Mother_Earth_1912 La guerre, toujours… L’année 1917 va marquer un tournant dans l’histoire de la revue. La rédaction de « Mother Earth », dans son ensemble, est largement opposée à l’entrée en guerre des Etats-Unis, et appelle les ouvriers à désobéir à la conscription. Cette position va exacerber les relations déjà difficiles entre le journal et l’administration américaine. La loi de 1917, baptisée « Espionage Act », votée au parlement, va donner toute liberté à la justice pour s’attaquer à cette bande d’anarchistes qui appellent à la trahison. Le bureau d’Emma Goldman est perquisitionné et le département de justice US publie le communiqué triomphal suivant : « Un wagon remplit d’archives anarchistes et de matériel de propagande a été saisi, y figure également ce qui semble être le registre complet des sympathisants de l’Anarchie aux États-Unis. Des fiches parfaitement conservées ont été retrouvées. Les agents fédéraux sont persuadés qu’elles vont grandement faciliter leur travail d’identification des personnes mentionnées dans les archives de livres et de presse. Les listes d’abonnés de Mother Earth et de The Blast, qui contiennent environ 10 000 noms, ont également été saisies. »

anthologie des textes de Goldman Parmi les « célébrités » ayant collaboré à la revue, mentionnons Pierre Kropotkine, Francisco Ferrer, Voltairine de Cleyre, Rudolf Rocker, Ricardo Flores Magon, Errico Malatesta, Max Nettlau… D’autres sont publiés à titre posthume : « Mother Earth » reprend des textes plus anciens comme le pamphlet « pourquoi les anarchistes ne votent pas » du camarade Reclus. Bref dans sa revue « dédiée aux sciences sociales et à la littérature », ainsi qu’elle la décrit, Mme Goldman réussit à rassembler la fine fleur des militants anarchistes du début du XXème siècle ; une rédaction sans frontières, ouverte du Mexique à l’Italie en passant par la Russie et la France ; un beau titre de gloire. Mais c’est Emma Goldman elle-même qui va fournir une part importante de la matière publiée. Une anthologie des textes qu’elle a écrits pour la revue a été publiée aux Etats Unis sous le titre « Anarchy ».

Motherearth2 mother-earth-news-2011-04-05 Mother Earth disparait donc en 1918. Emma Goldman est emprisonnée ; elle ne sera libérée que pour être expulsée du territoire. Sur le site « racines et branches » on trouve une très bonne traduction de la plaidoirie qu’elle présente devant les juges qui vont la condamner. Elle se rend en Russie où vient d’avoir lieu la Révolution d’Octobre qui suscite de nombreux espoirs parmi ceux qui espèrent la fin du capitalisme et de l’exploitation. Les illusions sont de courte durée et les militants anarchistes vont, à nouveau, payer un lourd tribut à la répression mise en place par les « nouveaux Tsars » de la Russie bolchevique. Le journal « Mother Earth » connait une brève résurrection en 1933-34. Il est alors publié par deux militants anarchistes John G. Scott et Jo Ann Wheeler. La parution cesse au bout de 16 numéros. Leur travail s’arrête lorsqu’ils rejoignent la colonie et l’école moderne Ferrer américaine de Stelton, expérience dont je vous conterai sans doute un jour l’histoire. Un nouveau magazine intitulé « Mother Earth News » parait en 1970 à l’initiative d’un couple de militants écologistes Jane et John Shuttleworth. Leur projet s’insère dans la dynamique du mouvement de « retour à la terre » de la période hyppie aux Etats. Fabriqué artisanalement au départ, ce journal se développe rapidement et prend une dimension beaucoup plus commerciale après son rachat successif par plusieurs compagnies. Il se présente actuellement comme le magazine de la vie rurale et n’a aucun rapport avec son ancêtre. Je ne mentionne ce titre que dans le cadre de mon inventaire.

 

2 

29mars2015

Stig Dagerman, étoile filante de la littérature suédoise

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Où l’on parle, un peu plus longuement, d’un écrivain suédois prématurément disparu, dont le nom est apparu dans l’article sur Marietta Federn…

« L’écrivain anarchiste peut pour l’instant s’attribuer le rôle modeste du ver de terre dans l’humus culturel… Être le politicien de l’impossible dans un monde où ceux du possible ne sont que trop nombreux, est malgré tout un rôle qui me satisfait à la fois comme être social, comme individu et comme auteur du Serpent »

portrait 1 Cette brève citation aurait pu figurer sur la tombe de Stig Dagerman, militant anarcho-syndicaliste suédois devenu écrivain reconnu, mort à l’âge de 31 ans, en 1954, à la suite d’une tentative de suicide réussie. J’en profite pour poursuivre mon tour d’horizon de quelques personnalités singulières du XXème siècle ! Il y a peu de chances que vous ayez lu un ouvrage de Dagerman. Autant il est connu en Suède qu’il est ignoré en France, même si ses écrits les plus marquants ont été réédités assez régulièrement. J’ai découvert trois de ses livres que j’ai lus pendant l’hiver : « la dictature du chagrin », « automne allemand », « printemps français » et plus récemment, « l’enfant brûlé »… Le dernier est celui que j’ai trouvé le plus difficile et auquel j’ai le moins accroché. Un autre titre attend sagement dans la pile d’attente… Il s’agit du roman « Le serpent », paru en 1945 et à l’origine de la célébrité de cet auteur dans son pays natal.

Stig Dagerman n’est pas devenu anarchiste « par hasard ». Son enfance et son adolescence expliquent pas mal de choses. Il nait le 5 octobre 1923, à Älvkarleby, en Suède, dans une famille ouvrière. Son père et sa mère ne s’entendent pas et se séparent dès la naissance de l’enfant. Le jeune Stig reste seul avec son père et surtout avec ses grands-parents qui vont assurer son éducation. Son père travaille pour les chemins de fer : il pose des rails, creuse des tunnels et mène une vie itinérante qui ne lui permet guère de s’occuper d’un enfant. Quant à sa mère, télégraphiste, le seul souvenir qu’il en conserve est le nom de famille qui lui est attribué. De cette enfance singulière il ne conserve que d’heureux souvenirs tant il chérit profondément ses grands-parents. Lorsqu’il a 11 ans, son père, sans doute pris de remords devant cet abandon, décide de s’en occuper et de l’emmener avec lui à Stockholm. Le jeune adolescent assume péniblement cette mutation : une famille nouvelle (son père, entretemps, a choisi une nouvelle compagne) et surtout un décor urbain, triste à ses yeux après les joyeuses années à la campagne. Il poursuit de brillantes études, mais considère le lycée comme une prison. Sa vie est « hors les murs » : il se passionne pour le cinéma. Pour financer ses études, Stig Dagerman travaille très jeune comme marchand de journaux dans les bateaux qui assurent le trafic dans l’archipel de Stockholm. A l’âge de 17 ans une nouvelle vient bouleverser son existence quotidienne relativement tranquille : il apprend la mort de son grand-père, assassiné par un déficient mental, suivi de celui de sa grand-mère, victime d’une hémorragie cérébrale. Deux années plus tard il est confronté au décès de son meilleur ami. Ces événements jouent sans doute un rôle déterminant dans son orientation professionnelle et sa décision de devenir journaliste. C’est aussi l’époque à laquelle il se tourne vers l’anarcho-syndicalisme et adhère au puissant syndicat anarchiste suédois : la S.A.C.  Il se lance avec passion dans le militantisme et devient rédacteur régulier du quotidien « Arbetaren » (le travailleur), publié par la S.A.C.

arbetaren-1950_imagelarge C’est dans les locaux de ce journal qu’il fait la connaissance d’Annemarie Götze, fille de réfugiés anarchistes allemands qui viennent de quitter l’Espagne après avoir fui l’Allemagne hitlérienne. Nous sommes en l’an 1940 et la Suède, pays neutre, sert de refuge à de nombreux émigrés politiques. Cette période agitée est aussi un moment privilégié de la vie de Stig Dagerman. Comme on pourrait le prévoir, il épouse Annemarie… et la cause des antifascistes… G. Ueberschlag qui a rédigé une biographie détaillée de Dagerman qualifie cette période de « Belle aventure » dans la vie de l’auteur suédois.

« Pour la première – et la seule – fois de sa vie, tout lui sourit. Il se sent appartenir à une collectivité solidaire, il aime d’amour, il construit sa destinée et il avance d’un pas sûr vers la littérature. C’est le temps où il apprend beaucoup des auteurs, de Faulkner, de Kafka, de Steinbeck, mais aussi des grands écrivains suédois que sont Vennberg, Lo-Johansson, Kjellgren ou Moberg. Car Dagerman n’a pas de l’anarchisme une vision restrictive – c’est d’ailleurs pourquoi il l’est pleinement –, mais large, ouverte, multiple. S’il lui arrive de prôner, dans ses articles d’Arbetaren, l’action directe ou la grève générale, il sait que l’anarchisme est aussi un pessimisme transcendé et que la psychologie humaine contredit les plus belles idées. »

le serpent En 1945, année de la victoire contre le Nazisme, il écrit plus de deux cent articles et de nombreux textes en vers. C’est aussi l’année où il publie « Le serpent ». Ce premier roman est accueilli chaleureusement par la critique. Il conte l’histoire d’un groupe de jeunes gens confrontés à la guerre, leurs peurs, leurs inquiétudes, et leurs tentatives pour essayer de les surmonter. Ce succès va encourager Stig Dagerman à poursuivre dans cette voie littéraire dans laquelle il se sent très à l’aise. La personnalité de l’auteur est complexe et se révèle à travers la lecture de ses écrits dont le contenu est d’un pessimisme souvent déprimant. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les deux recueils d’articles « automne allemand » et « printemps français ». Ces textes sont des compte-rendus de voyage en Allemagne et en France que l’auteur effectue en tant que correspondant pour la presse suédoise. Dans le premier volume, publié en 1947, l’auteur marche à contre-courant et exprime pitié et empathie pour les réfugiés allemands qu’il rencontre dans les ruines des villes dévastées. Non qu’il ressente une quelconque sympathie pour l’idéologie que beaucoup ont soutenue, mais parce qu’il ressent profondément la misère de ces gens qui – en premier lieu – cherchent à survivre dans des conditions terribles de privation. Le succès de sa publication incite son éditeur suédois à lui demander d’effectuer la même démarche en France, l’année suivante, mais là, chez les vainqueurs (souvent dans le malheur eux aussi) le lien affectif peine à s’établir. Dagerman qualifie les Français « d’égoïstes et suffisants ». Pendant l’hiver 1948, à Paris, où il s’est établi avec Annemarie, il connait pour la première fois l’angoisse de la page blanche et se sent incapable d’établir un lien affectif aussi fort que celui qu’il a fait ressentir à ses lecteurs dans « Automne allemand ». Il abandonne son projet en cours de route et c’est une version inachevée de « Printemps français » qui a été rééditée ces dernières années. Pourtant, à l’occasion de ce séjour, il fait de belles rencontres et se lie d’amitié avec des personnages comme Marietta Federn, pour lesquels il éprouve la plus grande estime. Comment se fait-il alors qu’il ait tant de mal à parler de notre pays ? La mentalité de certains de nos concitoyens en est certainement responsable. En Allemagne, la situation est assez claire : beaucoup d’Allemands ont soutenu la cause des Nazis et sont en quelque sorte responsables de leur malheur – ce qui n’empêche pas celui-ci d’être terrible. Côté France, le jeu est plus trouble ; comme le fait remarquer Emilie Carles dans « la soupe aux herbes sauvages », certains de nos compatriotes se sont contentés de remplacer le portrait de Pétain par celui de De Gaulle, même si d’autres ont fait preuve de courage dans leur Résistance déterminée à l’occupation.

enfant brule Stig Dagerman laisse de côté son « printemps français » pour rédiger une autre de ses œuvres majeures : « l’enfant brûlé ». Dans ce roman ressortent les idées noires et parfois contradictoires qui l’habitent. Sa vision de l’être humain, des forces obscures qui hantent son esprit, n’a rien  de vraiment confortable… « L’enfant brûlé » est une chronique familiale. L’histoire débute par le décès de la mère, laissant seuls un père et un garçon de vingt ans. Au fil du récit, la place prise par le personnage disparu augmente peu à peu. Plus la mère s’éloigne, plus elle est présente et bouleverse les relations entre le père, le fils, et les personnages qui gravitent autour d’eux… La mort marque le récit par sa présence constante. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre cette histoire et la propre biographie de l’auteur, sa relation avec son père et sa demi sœur… J’avoue avoir eu un peu de mal avec ce dernier livre. On ne lit pas Dagerman pour se détendre ! Les sentiments qu’il exprime sont complexes et guère réjouissants. Faut-il voir aussi dans ces pages le décalage entre les idées politiques auxquelles il adhère et une réalité sociale à mille lieux de ses aspirations. Je ne sais pas, mais j’aime la manière dont Freddy Gomez (dans la revue « A contre temps » n°12) dépeint la relation de l’écrivain avec l’idée anarchiste pour laquelle il s’est tant battu :

« Chez lui, on retient, au contraire, un permanent attachement à l’anarchisme, une conviction – et pour le coup c’en était une – que seule cette école de pensée permettait, à ses yeux, la jonction du solitaire et du solidaire, de l’individuel et du collectif, d’un pessimisme existentiel et d’un optimisme historique. Tout porte à croire que Dagerman ne pouvait qu’être anarchiste et qu’il le fut pleinement, c’est-à-dire avec ses doutes et sans trop croire que ce monde pouvait être changé, mais persuadé qu’il le devait, libre, en somme, de cette superbe liberté qui ignore les convenances et les certitudes. »

portrait 2 Stig Dagerman assume difficilement le statut « d’écrivain à succès » auquel il est parvenu dans son pays. Cette gloire, assortie de multiples contraintes, lui pèse indubitablement sur la conscience. Dagerman, contrairement à d’autres, ne renie aucunement ses idées et va garder contact avec le journal de la SAC « Arbetaren », jusqu’à la fin de sa courte vie. Les derniers temps, il ne fait d’ailleurs plus que rédiger des chroniques pour le « journal du peuple ». A l’un des autres rédacteurs de ce quotidien qui le remercie d’écrire bénévolement pour le « plus pauvre des journaux », il répond « qu’il n’y a plus qu’ici qu’il puisse écrire ». Rien ne va plus en effet dans la vie professionnelle et dans la vie sentimentale de l’écrivain. A la demande d’Annemarie qui ne supporte plus guère l’isolement mental dans lequel son compagnon s’enferme de plus en plus, le couple se sépare. La source de « romans à succès » se tarit également. L’auteur n’écrit plus que des ébauches de nouvelles qu’il détruit à chaque fois. Son mariage avec la célébrité du cinéma suédois Anita Björk ne suffira pas à relancer le processus de création. Stig Dagerman est de plus en plus silencieux, même s’il évoque sans cesse de nouveaux projets lors des interviews que le couple « célèbre » donne à la presse à sensations. En mars 1952 il rédige, pour une revue de la presse féminine, un texte singulier : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Cet écrit sera perçu, a posteriori, comme une sorte de testament de l’auteur. On peut y lire ce paragraphe sinistre :

« La dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de l’existence humaine. »

litterature conscience Le 3 novembre 1954, il s’enferme dans son garage dont il a soigneusement colmaté toutes les ouvertures, met en marche le moteur de sa voiture, et meurt, intoxiqué par les gaz d’échappement. C’en est fini d’une vie qui n’aura duré que 31 années, et d’une carrière littéraire aussi brève que fulgurante : moins de dix ans. L’œuvre qu’il laisse derrière lui est marquante. Le contexte dans lequel il écrit n’est plus vraiment d’actualité, mais les idées auxquelles il se confronte, les passions qu’il évoque, les contradictions au sein desquelles il évolue, n’ont pas pris une ride soixante années plus tard. Actes Sud, Gallimard, Agone et d’autres maisons d’édition publient régulièrement ses textes. Les écrits de Stig Dagerman méritent un détour lorsque vous aurez des envies de nomadisme littéraire ! Cet auteur singulier trouve un nouveau public en France ces dernières années.. Au théâtre, plusieurs compagnies ont mis en scène quelques uns de ses textes. C’est le cas récemment, au mois de janvier, de « L’écrivain et la conscience » qui a été présenté à Marseille par le Collectif Manifeste Rien. Même les chanteurs s’intéressent à lui : les « Têtes Raides » ont mis en musique « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Si vous supportez la pub, vous pouvez en écouter une version sur « Dailymotion ».

Notes concernant les sources d’inspiration de cet article.
Comme je l’ai indiqué à plusieurs reprises, c’est l’étude de la biographie de Marietta Federn (chronique publiée fin 2014 sur « La Feuille ») qui m’a fait découvrir Dagerman. Ce billet s’appuie comme toujours sur différentes sources. L’une des plus importantes est l’article de Freddy Gomez dans la revue « A Contre Temps ». Je me suis appuyé aussi sur des extraits de la biographie de Dagerman écrite par G. Ueberschlag et sur diverses études publiées sur Internet, notamment un article sur libcom.org.

 

0 

22mars2015

C’est le printemps pour le « bric à blog » aussi !

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

petits paves jolis Vous noterez, chères amies et chers amis que, pour respecter la bonne marche de la démocratie dans ce pays remarquable, je me suis abstenu (ou presque) de tout article concernant les élections départementales, pendant toute la semaine qui a précédé votre déplacement aux urnes, ou dans les environs des urnes (certains ont raté le trou…). Pour les mêmes motifs – et surtout pour éviter de gaspiller de précieux pixels – je m’abstiendrai également de tout commentaire sur les résultats obtenus par les différentes forces politiques. Enfin je pense que je m’abstiendrai (de blablater) pendant une ou deux semaines au moins, pour vous laisser digérer dans la sérénité (*). Pour ma part, j’ai passé l’essentiel de cette période dans mon jardin. Avec l’aide de deux « helpeurs » valeureux, j’ai procédé au remaniement de diverses commissions ministérielles : notamment le cabinet des framboisiers, celui des cassis et des groseilles (entre autres). Quant aux fraisiers, ils ont été victimes d’un déplacement massif de population, méthode stalinienne, mais vers des contrées qui – je le souhaite – leur seront plus favorables. J’ai également planté des oignons et semé des petits pois, mais j’ai dû refuser la demande des salades qui exigeaient d’être reliées à la fibre optique pour améliorer leur connexion sur saladopedia.

confusionnisme Heureusement qu’il y a sur la toile alternative des gens plus sérieux que moi. Grâce à ma consultation quotidienne de sites aussi passionnants que « Altermonde sans frontières », « Utop’Lib », « Reporterre », « Basta », « Mille Sabords », « terrains de lutte », « Rezo », « L’En Dehors », « Libcom.org » et la consommation vorace du contenu de blogs amis, je m’estime largement mieux informé que si je m’étais allaité quotidiennement aux stupidités disséminées par les médias bien pensants. J’apprécie beaucoup aussi le site participatif « Seen this »… Je vous présente – comme dans tout bon bric à blog feuillesque qui se respecte – le résultat de mon butinage. Bien entendu, je ne suis pas sectaire (et donc membre d’aucune organisation politique) et il m’arrive même de virevolter dans d’autres paysages. Certains pousseront peut-être des « oh ! » ou des « ah ! » en voyant dans la liste ci-dessus le nom de certains sites… Il est très tendance en ce moment de traiter les uns ou les autres de « confusionnistes » ; à une époque on disait « fasciste », « déviationniste » ou « gauchiste ». J’aimerais bien qu’il y ait un peu de clarté dans le débat et je me méfie des coups de sabre vengeurs. Il n’en reste pas moins vrai que certains « penseurs » contemporains ont un peu tendance à faire feu de tout bois et à se référer à n’importe qui et n’importe quoi. Soyons donc vigilants, mais prenons garde aussi aux jugements à l’emporte-pièce. A force de procéder à un tri sélectif impitoyable, on se retrouvera tout seul dans la rue à manifester contre l’intolérance… Cela n’empêche pas de glaner quelques informations, souvent pertinentes, sur le site « confusionnisme.info« . Fin des préliminaires et au boulot.

corruption_france
Le choix de mon premier thème est le fruit du pur hasard. Il y a quelques temps de cela j’ai découvert un site proposant une carte (de France) de la corruption. Il s’agit de projet réalisé à l’initiative de l’organisation « Transparency France ». Chaque petit drapeau sur la carte présente une affaire de corruption mettant en scène un ou plusieurs de nos chers élus (mais pas que). Ce document est mis à jour régulièrement et ne présente que des faits avérés et non de simples présomptions. En cliquant sur le petit drapeau proche de la localité où vous habitez, vous pourrez prendre connaissance des malversations commises à l’encontre des honnêtes citoyens qui, comme vous et moi, paient régulièrement leurs impôts. Très intéressant à consulter aussi pour ceux qui maitrisent mal le vocabulaire juridique, l’onglet « lexique de la corruption » : « pantouflage », « blanchiment », « népotisme », « concussion »… sont des mots qui n’auront plus de secrets pour vous ! Il n’y a pas besoin d’être forcément corrompu pour nuire à autrui. Il peut suffire simplement d’être quelque peu étroit d’esprit, sans malice, sans « voir plus loin que le bout de son nez » aurait dit ma mémé lituanienne. La gestion de la SNCF et de ses filiales sont riches en enseignement dans le domaine. Je me régale toujours en lisant les éditos de « Massif Central Ferroviaire », un blog qui essaie de défendre ce qui peut l’être encore de ce « service public » moribond. Je  vous recommande la lecture d’un texte concernant l’abattage des arbres dans les gares et comme je suis gentil, je vous fournis le lien vers cet article qui n’est pas facile à trouver. De la corruption à la bêtise, il est facile d’enchainer sur la « dette nationale ». Franchissons le pas allègrement en lisant cet article sur le blog « Conscience Citoyenne Responsable » : « Dette, tout est question d’interprétation« . Vous croyez qu’on va continuer à rembourser longtemps ?

Maclura_pomifera_Inermis_BotGardBln1105Fruits La SNCF abat les arbres ; d’autres en replantent. J’ai lu la belle histoire des  arbres plantés par les Indiens à Montauban, sur le blog Oklahoma-Occitania. Le 22 juillet 1992, un séquoïa a été planté dans le jardin des plantes de Montauban. Cette année-là OK-OC avait invité huit tribus d’Oklahoma à fêter cinq siècles de résistance indienne et occitane. C’est une jeune fille de la nation Cherokee, Vanessa, qui a planté la jeune pousse. L’arbre, âgé de 23 ans, mesure maintenant 25 m. Par chance, il n’est pas dans une cour de gare. En lisant l’article et en parcourant d’autres pages du blog, vous découvrirez quel lien particulier existe entre les Indiens d’Amérique et la ville de Montauban. Sachez aussi que la « Feuille Charbinoise » s’est aussi intéressée au Séquoïa, un arbre plus qu’impressionnant. Vous pouvez relire la chronique concernée, le parchemin est encore intact. En ce qui concerne mes propres travaux arboricoles, j’aimerais bien planter un oranger des Osages. C’est un bel arbre dont le fruit (photo précédente) est comestible ; avec le bois on peut faire de très bons arcs. Ce n’est pas parce que j’ai commencé en parlant de la SNCF qu’il faut confondre « Osage » et « Usagers ». Les Osages c’est le nom d’une nation indienne. Les usagers c’est une tribu de pigeons voyageurs trop souvent plumés.

B_O62J6WsAAumJi A propos d’arbres, par ailleurs, Greenpeace dénonce le fait que la France est une véritable passoire pour le trafic illégal de bois. Voici ce que l’on peut lire dans l’introduction d’une brochure que l’association consacre à ce dossier et dont je vous recommande la lecture : « Depuis le 3 mars 2013, une règlementation de l’Union européenne devrait être appliquée dans tous les États membres pour arrêter les importations de bois illégal. En France, c’est le ministère de l’Agriculture qui est l’ « autorité compétente » pour la mise en œuvre du Règlement sur le bois de l’Union européenne (RBUE). Pourtant, plus d’un an après, toujours rien… ». La situation au Brésil et en République Démocratique du Congo est particulièrement chaotique. La plus grande partie de l’exploitation forestière se fait de manière illégale. Cela n’empêche pas les entreprises françaises d’importer du bois provenant de ces pays. La Brigade de Vérification du Bois mise en place par Greenpeace s’est livrée à l’examen de plusieurs cargaisons déchargées à La Rochelle, à Caen et dans d’autres ports. La part de fraude est considérable, mais cela ne semble guère intéresser les pouvoirs publics. Le 4 mars 2015, des activistes ont déposé une grume de bois tropical de 4 tonnes devant le ministère de l’écologie : « Bois illégal, le gouvernement s’en fout Royal » pouvait-on lire sur l’une des banderoles déployées pour l’occasion.

manif Francfort1 Bienvenue chez les riches, enfin chez vous, chez moi, puisque c’est avec nos sous que ces superbes buildings sont construits. La construction de la nouvelle agence centrale de la BCE à Francfort, a coûté la bagatelle de 1,3 milliards d’euro. Evidemment, il y a toujours des zigotons, des zigomars ou des zigoteuses pour estimer que c’est du gaspillage. En fait, ils étaient plus de 20 000 à se rassembler à Francfort pour protester contre l’inauguration de ce nouveau temple de la religion de l’argent : un outrage à tous ceux qui, en Europe, de la Grèce au Portugal, en passant par le pays des roudoudous de Gauche, subissent les conséquences de la rigueur imposée par cet organisme technocratique. Il fallait pas mal de courage pour descendre s’exprimer dans la rue un jour pareil, tant le dispositif policier était impressionnant. Une preuve du monde qui sépare les membres de cette institution du vulgus pagus protestataire, le gouverneur Mario Draghi (un ex-dirigeant de la banque Goldman Sachs) s’est déclaré surpris de l’ampleur négative de la réaction, tant il estime que la BCE œuvre pour le bien commun… J’espère que le Vatican pensera à lui pour une future béatification. D’autres infos sur ce carnaval à lire sur « Basta Mag ».

violons barbares Il n’y a pas que des choses tristes dans la vie. Si vous avez une occasion d’aller écouter le groupe « les violons barbares » en concert, ne la manquez pas. Ça vaut le déplacement. Nous on a fait cent bornes pour ça et on ne regrette pas. Je ne vous donne pas plus d’infos, la « toile » est là pour ça. J’ai fait quelques belles trouvailles du côté des bouquins aussi, mais là je me fendrai d’une chronique exprès pour. Quant à « La Mère Castor« , elle continue à nous émerveiller avec de somptueuses photos de nature, de petits riens et de paysages insolites. Une visite s’impose sur son blog quand le ciel devient trop gris… Vous me direz que je vous ai déjà recommandé ce blog… Certes ! Mais la beauté on en a besoin tous les jours pour obscurcir partiellement la noirceur du monde. Puisqu’on est dans le domaine de la création et des belles choses à admirer, je vous invite à aller faire un tour sur le site de « l’exflorateur » François Maurisse. Je vous donne le lien pour l’accueil, mais parcourez bien chacune des pages de ce site merveilleux. Au fait, peut-être ignorez-vous ce qu’est un « exflorateur » ? Je me permets de copier la définition qu’en donne le maître de maison : « L’exflorateur® est un semi-nomade. Il arpente la nature, guidé par son désir de découverte et de rencontre avec Dame nature. Il prend le temps d’observer ce que les autres ne voient pas. Ce que vous ne sentez pas, lui le perçoit. C’est un “explorateur-botaniste”, ce bagage Il l’a acquis lors de ses expéditions, et de sa vie en forêt primaire. » Lire la suite

Bon je pense qu’avec toute cette matière à réflexion, je vous ai occupé pour quelques heures au bureau. Pendant ce temps, je vais aller surveiller la croissance de mes radis. Je la trouve un peu molle. La décroissance, je veux bien en discuter, mais pas dans mon potager !

 Notes utiles à la compréhension du texte : (*) La répétition du verbe « s’abstenir » est une pure coïncidence, à moins que ce ne soit un effet oratoire écrit.

Addenda : je viens de publier trois chroniques consacrées à notre voyage au Kerala. Pour ceux qui voudraient aller plus loin, ou tout au moins avoir un autre aperçu de ce que nous avons découvert, je vous invite à lire la chronique correspondante sur le blog de ma compagne d’aventures : « Pas assez de temps ».

 

 

 

 

 

3 

14mars2015

Une forte envie de faire le grand ménage de printemps… pas vous ?

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie.

not working Je suis encore moins motivé que d’habitude pour écrire sur des sujets d’actualité politique. Et pourtant j’ai la pêche ! Pas de déprime printanière en vue, pas particulièrement tendance à passer en mode « grognon » non plus ! J’ai au contraire lu et vu des choses qui auraient plutôt tendance à me catapulter en mode « combattif ». Faire le grand ménage, déblayer le paysage, ouvrir de nouvelles routes, cesser de perdre notre temps à des guignoleries… « Capitalism isn’t working ! » ; très bien, passons à autre chose. Sortir une fois pour toute de cette ornière aliénante et mortifère selon laquelle – de toute façon – il n’y aurait pas d’alternative crédible à ce qui se passe actuellement en France et en Ailleurs. Réduire l’avenir à un choix entre telle ou telle enseigne d’hypermarché, tel ou tel géant de l’internet, telle ou telle marque de bagnole… Tristesse ! Quant à la politique, n’en parlons pas : le choix entre les Jésuites besogneux de la Gauche Roudoudou, les escrocs cyniques de la droite tout à l’égout ou les nervis fascisants du Nouvel/Ancien ordre mondial, ça n’est pas folichon vous ne croyez pas ? Alors on se rabat sur quoi ? L’achat ou la vente d’actions, une chimiothérapie ou une radiothérapie pour nos cancers naissants, une croisière pour rombières ou un hôtel clapier pour rombiers… Ça vous excite ? Et si l’on voyait autre chose, à l’horizon, qu’un porte-container chinois rempli de gadgets invraisemblables que ceux qui les ont fabriqués ne pourront se payer qu’au prix de toujours plus de souffrance ?

Ungovernable Les politiciens qui s’agitent en vue des prochaines élections, ça vous fait rêver ? On en a vraiment besoin de ces professionnels de la magouille, de ces experts en lois non respectées, de ces décideurs-guillotineurs ? Sérieusement, si l’avenir de l’humanité doit leur être confié encore longtemps, autant se flinguer tout de suite ou finir en apothéose en jetant des milliers de boules puantes au parlement ou organiser une croisière pour milliardaires au fond de la Méditerranée dans un paquebot passoire digne de ce nom.  Faire confiance à un marchand de soupes, à un banquier ou à un futur élu de n’importe quel bord, c’est aussi sérieux que confier un pistolet chargé à un enfant de trois ans ou à un parkinsonien. Soyez réalistes vous diront les dignes représentants de ces trois catégories hautement inutiles de la population : si vous ne roulez pas dans une bagnole « tuture haudegamme » achetée au dernier salon, si vous ne vous endettez pas pour au moins deux générations, si vous n’acceptez pas une douzième piste d’aéroport dans votre jardin, vous êtes contre-productifs (terme poli), vous êtes des moins que rien (terme économique), vous êtes « de toute façon contre tous les progrès », « zécologisto-nihiliste », « à éliminer lors du prochain plan de dératisation » (selon le milicien de base de la FNSEA et d’autres mouvements tout aussi pourris dont on parle moins en ce moment).

kapitalism-1 J’en suis à un stade où je ne suis même plus contre : JE M’EN FOUS, JE N’Y CROIS PLUS… Je n’espère plus qu’une chose, c’est que l’instinct de survie va primer. L’humanité va peut-être, un jour, cesser de s’identifier aux lemmings, aux moutons ou aux abeilles, pour se mettre enfin à utiliser la totalité de ses ressources mentales disponibles, plutôt qu’un cerveau standard – équipement de base – cloné à des milliards d’exemplaires. Moi je n’en suis pas encore là, malheureusement : je suis encore bien loin de l’émancipation que je prône. Mais quand je transforme en avion en papier le dépliant publicitaire du futur conseiller général, départemental, pas original, pré-élu de notre canton, d’une part ça me soulage, d’autre part ça me permet de m’assurer que j’ai eu bien raison de ne pas bosser dans l’aéronautique. En proclamant cela, je ne dis aucunement que « tous les politiques sont pourris » sauf les nostalgiques de Pétain et d’Himmler. Ne me prêtez pas un discours « populiste » qui n’exprime en aucun cas mes idées. Je dis seulement que les politiques sont incapables de repeindre notre avenir en rose, soit parce que ce sont des professionnels, plus ou moins véreux, qui souhaitent le rester, soit parce que le système ne le leur permet pas… Les traiter de « guignols » c’est un triste constat avant même d’être une insulte. Je regrette ou j’ai regretté de ne pas croire en Jéhovah, en Mitterrand, en Lénine, en Obama ou en Guévara. Sincèrement, j’aurais préféré qu’ils fassent ce qu’ils avaient promis… Faut pas croire, c’est parfois chiant de vouloir prendre son avenir en main. Si quelqu’un décide spontanément de m’apporter une tartine beurrée et confiturée, le matin, pendant que je bois mon thé, je l’accepte avec le sourire. D’autant que je pourrai lui rendre la pareille un jour où je suis bien luné. Si le gouvernement grec actuellement au pouvoir peut vraiment faire quelque chose de sérieux pour la population de ce pays ravagé, tant mieux, j’aurai tort. Quant aux députés d’EELV qui veulent instaurer une amende pour les abstentionnistes, je les emmerde. J’espère qu’ils utiliseront au moins les fonds recueillis grâce aux amendes, pour construire des abris pour les grenouilles au bord de la retenue d’eau de Sivens.

revolutions tranquilles Pour étayer mon discours, je pourrais m’appuyer sur des exemples que je vous ai déjà fournis (ah non papy ! tu ne vas pas nous ressortir les zanars en Espagne pour la énième fois !), mais je préfère alimenter le débat avec du neuf. Je me suis régalé, par exemple, en lisant (sur les conseils éclairés de Zoë et de Rémi – gloire soit rendue aux blogueuses et blogueurs sensibles à la rumeur du monde) le bouquin intitulé « un million de révolutions tranquilles » de Bénédicte Manier aux éditions LLL. Ce n’est pas un brulot subversif, du moins pas au sens classique que l’on attribue généralement à ce terme. C’est simplement un constat, fort bien dressé, du fait que le changement social ne survient que lorsque les citoyens prennent leur avenir en mains et décident de régler – légalement ou non – leurs problèmes par l’action directe plutôt que par le bulletin de vote. Ce livre dresse le constat, réjouissant, du fait que beaucoup de choses changent dans le bon sens, sur notre petite planète et que ces « révolutions tranquilles », eh bien, les politicards n’ont rien à voir avec. Mieux même, ils s’en désintéressent… Il y a un excellent chapitre à ce sujet, celui qui concerne la lutte des paysans contre la désertification, dans le district d’Alwar,  province du Rajasthan en Inde. A l’initiative d’un jeune fonctionnaire de santé, Rajendra Singh, un procédé ancien de captage d’eau et d’irrigation, les « johads » a été exhumé du placard dans lequel les colons britanniques l’avaient enfermé, et remis au goût du jour. Le projet de reconstruction de ce réseau s’est réalisé grâce à l’aide des communautés rurales qui en ont assumé la charge et la gestion. Le travail a duré plus d’une vingtaine d’années et a permis de redonner vie à une région en voie de désertification totale. Tout cela s’est fait sans aucune aide de l’administration. La première fois que les employés de l’Etat se sont manifestés c’était pour tenter d’instaurer une taxe de pêche… Cette lutte pour un libre accès à l’eau a débouché sur bien d’autres combats : droit à l’éducation, protection de la biodiversité…
Selon Rajendra Singh, « Aucun élu local ne s’est déplacé en vingt-six ans pour venir étudier la renaissance agricole du district d’Alwar. En partie parce que la classe politique ne croit qu’aux techniques industrielles, mais aussi parce que les johads sont des constructions simples et qu’il n’y a aucun gros marché à la clé. Sous entendu aucune commission. Et puis ce système ne leur donne pas de contrôle sur la gestion de l’eau, puisque les villageois la gèrent eux-mêmes. Donc ça ne les intéresse pas. »

 

servons nous gaiement Alors Madame Michu quel contenu bien concret lui donne-t-on à ce grand changement printanier ? Parce que le blablabla, ça va un temps, mais que si on veut que ça bouge, il faut du concret (la lecture, seulement en soirée, pour se détendre les muscles). Les pistes sont nombreuses : on peut en suivre une ou plusieurs suivant le temps, l’énergie, les convictions sur lesquels on s’appuie. Tous les domaines sont concernés : culture, magasinage, boulot, alimentation, finance, éducation, défense de l’environnement… Un pavé dans chaque mare pour provoquer un ras de marée. La démarche débute par une phase d’investigation, fondamentale pour ne pas perdre trop de temps par la suite. Un exemple : bye bye la grande distribution. On commence par réduire de 25 %, puis de 50 % puis de 75 % les achats que l’on fait en super et hypermarchés en  cherchant d’autres pistes pour remplir son assiette. On peut se renseigner sur les circuits courts disponibles dans le voisinage : producteurs, AMAP, coopérative… On fait la liste de tout ce qu’on va pouvoir trouver « ailleurs » que sur les sacro-saintes gondoles. Finis les produits frais au supermarché : les légumes promenés sur des centaines de kilomètres, la viande bretonne quand on habite en Rhône Alpes (ou vice et versa), les yaourts faussement naturels, les confitures de Mamie Pouët-pouët…

foire autogestion Quand on a un problème matériel à résoudre, on cherche du côté de l’entraide plutôt que de se démerder tout seul, chacun dans son coin. Il y a des réseaux pour cela ; il y en a de plus en plus et ils fonctionnent bien. Beaucoup sont regroupés sous l’étiquette S.E.L. (mais pas forcément). Ils ont le mérite d’élargir le cercle des connaissances parmi lesquelles on évolue. Je n’ai pas de copain qui ait une camionnette, mais rien ne dit que parmi les adhérents du S.E.L. il n’y ait pas une offre correspondante. Comment dédommager le chauffeur bénévole ? En lui donnant des cours d’anglais, en lui prêtant une clarinette ou en gardant ses enfants un soir pendant qu’il fait du yoga chez un autre membre du réseau. Le problème ne se limite pas à un coup de mains ponctuel. Le travail à accomplir demande une intervention plus longue ? Testez le Woofing ou Help’x. Contre un lit douillet et une démonstration de vos talents culinaires pendant une quinzaine, vous aurez quelqu’un à domicile pour vous aider à tailler, démonter, réparer, labourer… et autres travaux que vous jugez hors de vos compétences ou de votre forme physique défaillante.
Marre de votre banquier et de ses constantes injonctions à emprunter pour acheter une nouvelle bagnole, ou pour boucher un découvert que votre flux financier n’arrive pas à faire disparaître ? Même dans ce domaine là il y a des démarches alternatives…
Marre de voir les dignitaires religieux de tous bords s’agiter sans cesse pour essayer de rogner chaque jour un peu plus sur nos libertés ? Ne nous laissons pas faire sinon nos lendemains qui chantent n’auront droit qu’à un répertoire des plus limités ! Vive les coquelicots, la polka piquée, la cuvée du patron et le droit au blasphème… Non mais sans blague quoi merde !

boulangerie autogeree Bref, si on faisait les premiers pas pour s’acheminer vers un monde où banquiers, magnats de la finance, politicards assoiffés, généraux sanguinaires et autres vendeurs de pacotille n’aient plus aucune utilité… Bref si on mettait au placard les élites qui nous manipulent à la place des employés rebelles ? Je crois bien que ça nous ferait un bol d’oxygène. Quoi de plus réjouissant que la tronche d’un ministre de l’économie dépressif, à part celle d’un général sans armée ? Sachant que, dans mon esprit, ces combats-là n’excluent nullement certaines luttes syndicales et un bon nombre de combats politiques sur le terrain ! Mais si l’on veut lutter efficacement contre le désordre du monde, il faut commencer à chercher des solutions, là, tout de suite, autour de nous… construire de vastes réseaux d’entraide, trouver de nouvelles règles pour les échanges économiques, bâtir de nouvelles trames pour les relations sociales. Un boulot d’ampleur mais ô combien passionnant ! Vous verrez, d’ailleurs, la salade du paysan bio du coin, elle a une sacrée saveur. Quand on la partage, elle est encore meilleure. Guerre aux limaces !

9 

6mars2015

« Babel epidemic »

Posté par Pascaline dans la catégorie : Le sac à Calyces.

babel-epidemic-de-sybile-vardin  Je viens de lire avec un vif intérêt « Babel Epidemic », édité en décembre dernier par l’Harmattan. L’auteur, Sybile Vardin, médecin, y décrit avec une grande précision (je devrais dire « y dissèque ») une épidémie d’Ebola – sachant que le nom d’Ebola n’apparaît pas dans le roman, si ce n’est en sous-titre : « Ebola aux cent visages. »

Le hasard m’a fait découvrir cet ouvrage à mon retour d’un voyage au Kérala, mon premier voyage en Inde, qui s’est montré aussi déstabilisant que prévu. Les descriptions que Sybile donne du paysage, des routes défoncées, des rivières polluées, des conditions de vie difficiles, la chaleur et les moustiquaires, presque tout me ramenait au Kérala. À tort, puisque Sybile situe son récit dans un pays africain qu’elle ne nomme pas. Mais les visages de la pauvreté en Afrique et en Inde sont suffisamment proches pour que je me sois sentie d’emblée en terrain connu avec les descriptions de Sybile Vardin : c’est une chance pour moi d’avoir lu ce livre après cette expérience singulière.

Il s’agit d’un roman, je pourrais dire un roman documentaire. Vous n’y trouverez pas le suspense d’un thriller, ce n’est pas le but. Il progresse à un rythme inexorable. J’admire avec quelle maîtrise de son écriture Sybile Vardin réussit à faire le tour du récit et de son contexte. Après avoir bien détaillé la situation, elle nous montre son évolution – des défis à relever jour après jour, des conditions épuisantes – puis nous fait entrevoir différentes pistes possibles, depuis la réussite que serait la fin de l’épidémie, à la catastrophe qui se produirait si le virus réussissait à élargir la zone de contamination.
Ce que je trouve le plus intéressant, c’est le côté véridique de ce récit, très riche de détails.

MSF_logistician_showing_plans Nous voilà de plain-pied avec la réalité d’un groupe humain en lutte contre la maladie. Mais pas seulement. Le pays se relève difficilement d’une guerre civile, les factions seraient vite prêtes à recommencer les combats. L’épidémie prend une tournure politique. Quand les journalistes arrivent, il faut veiller à ce que le logo de l’ONG dont on dépend soit bien visible, sans cela les donateurs ne voudront plus participer. Alors que les médecins sont là pour sauver des vies, la priorité des militaires est d’assurer le maintien de l’ordre.

On craint de sombrer dans un cercle vicieux aux conséquences terribles : les femmes sont plus exposées à la contagion car ce sont elles qui préparent les corps des défunts. Les populations locales ne peuvent que constater l’augmentation du nombre de morts.

« Certains hésitent entre une histoire inventée pour se débarrasser de quelques opposants au régime, et une maladie amenée par les Blancs pour faire une expérience scientifique… On l’a vu dans un passé récent. »

Les personnages sont nombreux, l’auteur nous fait connaître surtout les médecins – ses collègues dans la « vraie » vie, un milieu qu’elle connaît parfaitement. Je place ici la seule critique que je formulerai : le portrait d’Ugo au deuxième chapitre est un peu long, tout ce qui précède son arrivée en Afrique risque de lasser le lecteur quand on en est encore à rentrer peu à peu dans l’histoire. Ce personnage est cependant d’un grand intérêt.

Je vois comme un symbole dans le personnage d’Ugo, qui croit prouver son amour par une pratique sexuelle intense. Mais il découvrira que l’écoute de l’autre est une manifestation de ses sentiments tout aussi valable si ce n’est plus. J’aime cette lente évolution vers ce que je ressens comme une découverte de sa propre humanité.

Ebola_training Car tous les protagonistes sont avant tout des humains. Capables de rire malgré l’effroyable quantité de morts, capables de compromettre la réussite de leur action par des luttes de pouvoir. J’exagère sans doute. Cependant, lorsque Pablo met sur pied des calculs compliqués pour prévoir l’évolution de l’épidémie afin de la stopper si possible à sa source, Marc rejette ce travail avec mépris, alors que Pablo est en train de mettre sur pied un outil d’une grande importance.

Arrivée là, impossible pour moi de ne pas penser au livre « Le scalpel et l’ours d’argent », admirable ouvrage de Lori Arviso Alvord, « première femme Navajo à allier chirurgie et médecine traditionnelle ». Lori Arviso a dû rejeter sa culture Navajo pour devenir chirurgien, car pour les Navajos ouvrir le corps est tabou. Mais elle a fini par intégrer les pratiques traditionnelles navajos dans son travail de chirurgien, celles-ci présentant d’immenses potentiels.
Chaque Navajo cherche à cheminer dans la beauté. Le terme de « beauté » signifie aussi « équilibre, harmonie » : il s’agit bien d’un art de vivre. Dans les ethno-polars de Tony Hillerman, c’est le crime qui détruit l’équilibre, et l’enquêteur cherche à rétablir cet équilibre rompu. Bien sûr, pour le médecin, c’est la maladie qui indique une rupture de l’équilibre.

La situation est différente pour Sybile Vardin, qui (à ma connaissance !) ne possède pas cette double culture, mais se trouve confrontée à ce pays d’Afrique où évoluent ses personnages. Elle se montre très attentive à la rencontre de deux cultures. Ce qui me plaît beaucoup, c’est l’ouverture progressive des esprits des médecins occidentaux à la culture des Africains.

Car il ne s’agit pas seulement d’administrer des médicaments et de faire connaître les règles d’hygiène. La situation ne pourra évoluer que si les Occidentaux font l’effort de comprendre comment est interprétée leur attitude.

PPE_Training Un exemple : la tenue de protection est blanche (nous avons tous vu ces Martiens aux infos), pour les Africains c’est la couleur de la mort. Il faudra donc se procurer des combinaisons de couleur. Cela semble futile ? C’est pourtant là que réside le message : si les soignants ne font aucun effort, ne changent pas leurs pratiques pour prouver leur bonne volonté, ils échoueront et leur pire crainte se réalisera : le virus va se propager à une vitesse foudroyante, et il est terriblement contagieux.

Tout le monde le sait, quand nous ne comprenons pas une chose nous essayons de nous l’expliquer. Les populations locales ne peuvent que constater les décès de leurs proches quand ceux-ci se rendent à l’hôpital des Blancs. Très vite les rumeurs vont circuler selon lesquelles les Blancs torturent et assassinent les malades. On ne tardera pas à craindre les pratiques sataniques, et les Occidentaux finiront par être accueillis à coups de pierre dans les villages.

« Que comprendraient les Occidentaux devant ces images ? Croiraient-ils que les « sauvages » refusaient l’aide internationale par ignorance des bienfaits de la médecine moderne ? »

Comme l’indique sa brève biographie, l’auteur se préoccupe des questions de santé publique mondiale et je vois dans son livre le miroir de ses activités professionnelles. « Elle s’intéresse particulièrement à la composante culturelle et sociale de toute épidémie, symptôme d’une maladie de la société. »

Decontaminating_CDC_staff Sybile Vardin nous fait partager avec finesse la mentalité des médecins. Ces gens qui ont quitté leur confort, leur famille, leurs amis, qui se sentent investis d’une mission de la plus haute importance (et c’est vrai), espéraient peut-être se faire accueillir comme des messies. Au moins, qu’on se montre docile, qu’on obéisse, qu’on suive les directives ! Le séjour à Embossolo leur sera une leçon d’humilité, une dure leçon : je l’ai noté dans la bouche d’Eléa, et, bien plus loin dans le roman, dans celle d’Ugo.

De son côté, Pablo évoque le côté « Robin des Bois » qu’il était dans sa jeunesse, pour constater qu’« Avec l’âge et l’expérience, on apprend la nuance (…) On devient plus humble en acceptant que notre action soit parfois sans effet. »
Ce n’est pas tout d’arriver avec ses certitudes, encore faut-il savoir les partager avec les populations locales dont la culture est tellement différente.
Et puis… nos certitudes ne vont-elles pas être ébranlées ?

Apartment_building Ce qui nous tue, c’est la misère, l’errance et la perte de l’espoir (…). Il y a toujours des causes pour expliquer la mort : l’infection, le cancer, la malchance, le hasard, les esprits, mais si l’on regarde attentivement les gens qui meurent précocement, il y a toujours un de ces trois éléments. (…) Alors, le virus, c’est juste un minuscule élément pour expliquer toutes ces morts. On dit qu’il se transmet d’un homme à l’autre, mais l’errance et la perte d’espoir aussi se transmettent. Et la misère, ma foi, on baigne dedans.(…)
- Finalement vous nous dites que les maladies infectieuses n’existent pas.(…)
- Les bestioles qui nous infectent existent, mais comment peut-on être sûr que ce sont elles qui engendrent la mort ? Il y a bien des porteurs sains pour de nombreuses maladies.

Ebola_Monrovia_05 Je remercie Sybile Vardin de nous faire vivre de l’intérieur cette terrible épidémie.

J’apprécie cette démarche de la part d’une personne qui appartient au monde médical avec ce que cela sous-entend, d’orgueil, de préjugés, de sentiment d’appartenir à une caste.

Des êtres de lumière traversent ce roman. Sybile en fait clairement partie. Je la remercie tout particulièrement d’avoir l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’être affranchie du conditionnement de sa formation. Le public se méfie des médecins à tort ou à raison, Sybile propose le pont qui permet de rétablir la confiance nécessaire.

Je lui souhaite de cheminer dans la beauté.

PS – Sybile, quand vous passerez dans la région, suivez le fil d’Ariane jusqu’à « La Feuille » où je serai heureuse de bavarder avec vous autour d’une tasse de café.

NDLR – A l’exception de la première, les photos utilisées pour illustrer cet article proviennent de Wikimedia Commons.

0 

1mars2015

« Plus tu possèdes d’épices, plus grande est ta richesse… »

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Chronique kéralaise n°3 : un petit coup d’œil sur le monde agricole

abondance agricole « Plus que jamais, il convient de repenser les fonctions et la place de l’agriculture dans la société. Il faut redonner aux actifs agricoles leur rôle social, économique et écologique, afin de considérer la production agricole dans sa globalité. L’agriculture paysanne a l’ambition de répondre à cet objectif. » Je lis cette déclaration de principe, à laquelle je souscris entièrement, sur le site de la FADEAR, Réseau de l’Agriculture Paysanne, une structure regroupant, entre autres, des militants de la Conf’, ayant pour objectif de promouvoir le développement de l’agriculture paysanne. Nous avons découvert avec plaisir le travail qui se faisait dans de nombreuses petites exploitations familiales au Kérala. Deux mondes se côtoient, s’ignorent parfois mais s’affrontent aussi souvent : celui des fermes traditionnelles (où l’on met en œuvre des pratiques innovantes) et celui des plantations industrielles (riz, thé, café…) où l’on s’acharne à appliquer les préceptes de l’agrochimie intensive. Dans un cas ce sont les paysans qui sont aux commandes ; beaucoup d’entre eux sont soucieux de la qualité de leur démarche ; dans l’autre ce sont souvent de riches propriétaires peu scrupuleux, veillant surtout à aligner des colonnes de chiffres dans leurs livres de comptes. On a fait danser les paysans indiens sur la gigue de la « Révolution verte » ; certains ont refusé de rentrer dans le bal ; d’autres ont accepté. Le réveil est difficile et la gueule de bois lourde de conséquences. L’emploi massif de semences hybrides, puis de semences OGM, le recours de plus en plus fréquent aux pesticides, les quantités croissantes d’engrais chimiques nécessaires ont ruiné bien des sols et poussé bien des agriculteurs indiens au suicide. Cela est vrai surtout dans les grandes zones céréalières de l’Inde, mais les petits états comme le Kérala n’échappent pas au problème, même si la structure paysanne traditionnelle a mieux résisté qu’en d’autres endroits. Les « jardins familiaux » comme on les appelle souvent occupent encore 25% de la surface cultivée de la province.

assolement riz haricots Nous avons visité deux de ces fermes qui ont conservé et amélioré les pratiques traditionnelles et ce que nous y avons découvert était vraiment passionnant. La première ferme se situait en plaine, près de Thrissur, dans le centre du pays ; la seconde en altitude dans la zone montagneuse de Thekkady, à Kumily. La première était une ferme familiale ; la seconde, un « jardin d’épices » collectif produisant des moyens de subsistance pour une vingtaine de personnes. Le climat tropical humide du Kérala, appuyé par la présence de terres fertiles, permet deux à trois récoltes de riz par an, si l’on ne pratique pas d’assolement. Dans la première ferme que nous avons visitée, les parcelles de riz sont plantées en haricots nains à la saison sèche de manière à utiliser le sol dans les meilleures conditions possibles. Cette forme d’assolement avec rotation légumineuse-céréale est couramment pratiquée en agriculture biologique ; le riz bénéficie de la fixation de l’azote dans le sol par les racines des haricots. Une partie de la superficie cultivée est boisée : palmiers à noix de coco et arbres fruitiers divers. Certains arbres servent de support à des grimpantes comme le poivrier par exemple. Tous les légumes qui poussent en hauteur servent de tuteur à d’autres plantes et les associations sont souvent originales : différentes variétés de cucurbitacées se faufilent un chemin dans les branches des arbustes ; des haricots « kilomètre » aux gousses impressionnantes s’appuient sur les tiges de maïs ou de petits fruitiers pour trouver la lumière. Les plantes aromatiques et surtout médicinales sont omniprésentes. Lors de notre promenade dans les deux propriétés, le fermier s’arrêtait tous les dix mètres pour nous montrer, nous faire sentir une feuille, une graine, une racine… Chaque plante ayant un usage bien défini.

foret jardinee Les deux visites étaient un peu différentes ; la première ferme pourvoyant à l’auto subsistance d’une famille ; la seconde, plus « touristique », mais aussi très pédagogique étant organisée pour vraiment « démontrer » ce qu’il était possible de faire. Dans les deux propriétés on pouvait ressentir la même impression d’abondance… le petit côté « jardin d’Eden ». Outre des légumes, des fruits, des céréales et des épices, dans les deux petits domaines on trouve aussi des animaux d’élevage : vaches, poules, canards, chèvres, poissons… A Thrissur, il y a un grand bassin dans lequel sont élevés des « poissons brahmanes », une espèce vraiment énorme. Le réservoir est rempli au moment de la mousson, l’eau, riche en matières organiques est ensuite épandue dans les rizières comme fertilisant. A Kumily, les déchets fermentent dans une cuve étanche de manière à produire du méthane qui est utilisé pour alimenter des réchauds. Dans les deux cas c’est l’autosuffisance la plus complète possible qui est visée : chaque ferme produit une bonne partie de ce dont ses occupants ont besoin pour vivre, mais aussi de quoi maintenir et améliorer la fertilité des sols. Le surplus agricole est vendu sur les marchés pour permettre d’acheter certains biens de consommation. Dans la seconde propriété, l’autosuffisance est un choix militant : comme le fait remarquer le fermier, si toutes les fermes du pays fonctionnaient avec nos principes, l’Inde pourrait satisfaire amplement à ses besoins alimentaires.

plantation the Toute l’agriculture du Kérala ne fonctionne pas de cette manière. Bien des régions ont été tout d’abord modelées par l’occupant anglais, selon une phase de « pré-industrialisation » de l’agriculture. Les colons ont créé d’immenses rizières, notamment dans le centre du pays, en faisant creuser des canaux pour assainir les zones marécageuses. C’est ainsi qu’a été en grande partie créée la grande zone touristique des « Backwaters », qui est aussi une région d’agriculture intensive. Les mesures prises par le gouvernement de Dehli, dans le prolongement de la première « révolution verte » sont venues encourager les pratiques de monoculture, d’utilisation intensive d’intrants chimiques, et de concentration des terres entre quelques mains pas toujours innocentes. Il y a ainsi d’immenses zones de plantations de thé  ou de café, en altitude, d’hévéas ou de canne à sucre au pied des montagnes. Dans ces zones-là, l’agriculture paysanne traditionnelle peine à trouver sa place. La révolution agraire partielle qui a eu lieu sous l’impulsion des gouvernements communistes successifs,  a permis à beaucoup de petits producteurs ou de paysans sans terre, de se retrouver propriétaires d’une petite parcelle et de pouvoir maintenir une agriculture de subsistance en place. Les deux modèles agricoles ne se côtoient pas sans difficulté : les terres, les rivières, les canaux d’irrigation sont pollués… Les industriels comme Coca Cola ou Pepsi sont venus aggraver la situation. A l’heure actuelle, les rendements des parcelles en monoculture, surexploitées, sont en baisse significative. Il faut de plus en plus d’intrants chimiques pour obtenir des résultats identiques… Ce que je dis là est bien entendu valable dans de nombreuses régions du monde. Ce qui est rageant c’est que le modèle d’agriculture paysanne en place au Kérala est encore bien vivant et qu’il a largement fait la preuve de sa capacité à nourrir la province, sans que les multinationales de l’agrochimie aient besoin de venir y mettre leur nez. Heureusement les citoyens de cet Etat sont plutôt vigilants et tentent de protéger la richesse de leur culture par tous les moyens à leur disposition. L’Université agricole du Kérala est très réputée et se livre à des travaux de recherches dans de nombreux domaines pour résoudre les problèmes qui se posent dans le pays et améliorer l’efficacité du travail accompli dans les zones rurales.

palmiers Ici aussi, au Kérala, la « mondialisation » est à l’œuvre… Les exemples ne manquent pas… Le pays importe des tonnes d’huile de palme. Les producteurs locaux d’huile de coprah (produite à partir de la pulpe de coco) peinent du coup à écouler leur marchandise dont le cours a tendance à baisser pour rester concurrentiel. Cette situation est le lot de beaucoup de Pays en Voie de Développement. Au Vietnam, par exemple, le riz local revient plus cher que le riz d’importation américain, largement subventionné. La culture des palmiers à noix de coco occupe pourtant une place essentielle au Kérala ; cet état assure 45 % de la production nationale de l’Inde. L’arbre pousse à 25 m de hauteur et joue un rôle clé dans l’aspect du paysage, un peu comme les cyprès et les pins parasols en Toscane. La chair et le jus de la noix de coco rentrent dans la composition de nombreux plats locaux. Par fermentation, on obtient aussi un alcool fort prisé localement : le « coconut toddy » que certains habitants consomment parfois sans modération dans les « toddy bars ». Le gouvernement provincial considère ce problème de la consommation immodérée d’alcool comme un fléau et tente de limiter de façon drastique la vente de toutes les boissons alcoolisées. Des mesures radicales sont en voie d’être prises – interdiction totale de la commercialisation d’ici 2020, par étapes successives. Cette réforme audacieuse est contrée par de puissants lobbies (notamment touristiques). L’application de la nouvelle loi, qui devait entrainer la fermeture d’un bon millier de points de vente au mois de janvier de cette année, a déjà été suspendue par un recours auprès du conseil constitutionnel indien. Pour l’instant l’interdiction de vendre ou de consommer de l’alcool dans les lieux publics ne s’applique qu’un jour par mois. Certains craignent par ailleurs que la mise en œuvre drastique de cette mesure n’aboutisse à amplifier la circulation d’alcools de contrebande souvent dangereux parce que frelatés.

labour mottes et buttes Un autre problème auquel est confrontée l’agriculture au Kérala, depuis quelques années, est l’émigration des petits paysans, souvent très qualifiés dans leur domaine, mais dont les revenus étaient très insuffisants. Beaucoup d’hommes sont partis travailler dans la péninsule arabique. Pour faire face au déficit de main d’œuvre dans les fermes et dans les plantations, on a fait appel à des ouvriers venant des provinces voisines, le Tamil Nadu ou le Karnataka et, de plus en plus, des Etats du Nord. Ces travailleurs saisonniers sont mal payés et insuffisamment formés. Ils préfèrent généralement travailler dans d’autres domaines que l’agriculture. La question du chômage au Kérala est souvent mal abordée dans les guides touristiques car elle est assez complexe : il y a à la fois chômage et déficit de main d’œuvre… Les locaux partent travailler dans les Emirats par exemple, mais l’Etat du Kérala attire de nombreux immigrés pour « boucher les trous » ! Il serait plus judicieux d’évoquer ce problème en terme de niveau de vie plutôt qu’en terme de manque de travail. Etre paysan au Kérala ne permet pas d’accéder au « rêve occidental » que les médias et la publicité promeuvent comme modèle universel de bonheur. En travaillant une dizaine d’années de l’autre côté de la mer d’Arabie (contrée dans laquelle les Kéralais sont d’ailleurs traités comme « moins que rien » par leurs riches employeurs) il est possible d’accéder à une petite tranche de la vie convoitée : quitter la campagne pour s’installer dans un petit pavillon perdu dans les banlieues croissantes des grandes villes, ou « mieux encore » au vingtième étage d’une tour flambant neuve au milieu d’une décharge… Je m’arrête là, je ne voudrais pas que l’amertume ne déforme trop mon propos. Je vais quand même terminer sur une note positive. En 2008, le gouvernement du Kerala a promulgué une mesure dont notre glorieux gouvernement socialiste ferait bien de s’inspirer. Il s’agit d’une loi interdisant d’utiliser les terrains humides pour un autre usage que la culture du riz. Cette loi sacralise une vaste étendue agricole et s’applique bien entendu en cas de vente à de méchants promoteurs… Du coup le prix des terres agricoles dans les zones touristiques et aux abords des grandes villes a sévèrement chuté. Il ne reste plus qu’à protéger la forêt tropicale de la même manière !

palmier a tout faire

0 

23février2015

De Lénine à Gandhi en passant par l’autogestion et le développement durable

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Chronique kéralaise n°2 – la vie politique

drapeau rouge Comme beaucoup d’autres faits au Kérala, la vie politique a tendance a échapper à nos schémas de pensée classiques, et à explorer des chemins inattendus. C’est la première fois de ma vie, par exemple, que je vois autant de drapeaux rouges avec la faucille et le marteau le long des routes. Ambiance « fête de l’huma » dans les années 60, avec, pour améliorer la décoration, des affiches comportant les bustes alignés de Marx, Lénine et d’autres personnalités politiques diverses du panthéon « communiste », de Staline à Guévara, en passant par d’autres héros – régionaux sans doute – dont j’avoue ne pas avoir identifié le profil. Il faut dire que je n’ai jamais été très assidu aux cours de catéchisme. Ces affiches-là rappellent plutôt les groupuscules maoïstes des années 70. Le seul mouvement considéré comme terroriste dans le pays est d’ailleurs un énième parti communiste de tendance « maoïste », sachant que toutes ces idéologies sont remixées à la mode locale. Jaloux des méthodes employées par la « concurrence » (?) religieuse du cru, il n’est pas rare de trouver de petits sanctuaires consacrés aux divinités marxistes : un rocher peint en rouge ou un simple totem en bois au pied duquel s’entassent drapeaux et bouquets divers. Les guérilléros « maoïstes » ne sont pas trop méchants. Le seul méfait que la presse leur a reproché pendant que nous étions là c’est le saccage, dans la région du Wayanad, d’un hôtel en construction… Les fenêtres et autres surfaces vitrées ont été sauvagement massacrées à coup de gourdins. En décembre dernier, c’était un Mac Do, symbole de l’impérialisme américain, qui faisait les frais de leur courroux. Rien de comparable avec la situation dans certains états de l’Inde du Nord, ou les affrontements sont sanglants.

atelier tissage 1 Ça, c’était pour l’ambiance, le côté un peu folklorique. Ce qui présente un intérêt certain c’est de voir quelles sont, sur le terrain, les conséquences de ce jeu politique. Comme je l’ai dit dans ma chronique précédente, depuis sa formation, l’état du Kérala est impliqué dans une politique de réforme quasiment constante. Ces réformes touchent à divers domaines de la vie sociale allant de l’éducation aux transports ; mais elles s’intéressent aussi à la structure de l’état lui-même, en augmentant l’autonomie des collectivités locales et en associant de plus en plus les citoyens aux processus de prise de décision. Tout ceci est limité bien entendu à ce qui relève des compétences de l’état kéralais, mais rappelons que dans le cadre de la Fédération Indienne, l’autonomie des états provinciaux est sans doute plus grande encore que celle des états aux USA. La voix des parlements provinciaux est souvent prédominante par rapport aux décisions « nationales » qui concernent principalement la politique étrangère, la défense et les questions juridiques essentielles. A titre d’exemple, l’état du Kérala délègue aux collectivités locales une part du revenu fiscal qui correspond à 30 ou 40 % de l’argent collecté. La part reversée dépend des choix de la coalition au pouvoir, sachant que depuis 1957 se succèdent à la tête de l’état, une coalition communiste, puis une autre plus modérée (centre-gauche libéral). Cette décentralisation des lieux de décision a pour effet une grande implication des citoyens dans le fonctionnement et la gestion de l’état et il n’y a rien de « stalinien » dans cet héritage-là. Les seuls séquelles que l’on peut percevoir du modèle soviétique concernent la bureaucratisation, l’amour de la paperasse et – malheureusement -  un volume important de corruption : le va-et-vient monétaire ne se fait pas sans qu’il y ait d’évaporation… Chaque collectivité locale a la possibilité de choisir les priorités dans ses investissements. Le contrôle du gouvernement de Trivandrum se limite à indiquer une fourchette pour chaque secteur.

atelier tissage 2 Ces choix démocratiques saugrenus (pour qui a, un tant soit peu, étudié l’orthodoxie léniniste) sont liés à l’historique du CPI (Parti Communiste Indien) qui s’est très vite libéré du modèle imposé par le grand frère soviétique. En 1957, le CPI rédige un manifeste dans lequel il proclame le fait que des réformes sociales fondamentales peuvent être opérées par l’Etat sans qu’il y ait de rupture révolutionnaire. il s’affiche donc franchement réformiste. La même année, une coalition dominée par le CPI est portée au pouvoir par les électeurs et s’engage sur la voix du changement annoncé. Le pouvoir central indien bloque la réforme agraire, jugée anticonstitutionnelle, mais n’intervient pas, dans un premier temps, dans les lois concernant éducation, culture et transport. L’église voit d’un très mauvais œil les réformes éducatives. En 1959 le gouvernement central indien dépose celui du Kérala en l’accusant d’agir contre la Constitution du pays. L’option réformiste choisie par le parti est alors remise en cause par une partie de ses dirigeants. La rupture entre Moscou et Pékin aggrave la crise. En 1964 le parti se scinde en deux : une tendance, minoritaire, conserve le nom de CPI et reste dans l’alignement orthodoxe moscovite ; l’autre tendance, majoritaire, prend le nom de CPI(M) – M pour marxiste – et prône l’indépendance à l’égard des deux « maisons mères ». Le CPI(M) s’appuie sur une solide base populaire, alors que le CPI conserve la majorité des cadres de l’ancien parti. Après une période de divergence marquée, les deux frères ennemis unissent leurs forces dans une même coalition et remportent les élections de 1967. Une nouvelle réforme agraire est mise en place. Sans vouloir rentrer dans les détails, disons que le CPI va continuer à jouer un jeu politique assez trouble dans le jeu des alliances, n’hésitant pas, au gré des élections, à flirter avec le Parti du Congrès et une politique beaucoup moins avancée sur le plan social. L’implantation locale du CPI(M) dans les collectivités rurales et les syndicats ainsi que sa combattivité sont telles qu’il n’est pas question de l’ignorer dans le jeu politique. Bon gré mal gré, les réformes continuent donc et les Kéralais se mobilisent régulièrement pour les défendre. Il y a, au Kérala, une dynamique citoyenne indiscutable. En février 2013, un vaste mouvement social a eu lieu dans l’ensemble de l’Inde, mobilisant plus de cent millions de travailleurs contre les réformes libérales du gouvernement de New Dehli. Le nombre est impressionnant mais n’a guère intéressé les médias occidentaux. Au Kérala, ce mouvement de grève de deux jours a touché l’ensemble de la population en âge de travailler… Les syndicats, dans leur plateforme unitaire, réclamaient le gel des prix, l’arrêt de la privatisation des services publics et l’application stricte du code du travail.

atelier cigarettes Dès 1987, la coalition au pouvoir, la LDF (dans les rangs de laquelle figure le CPI-M), donne une priorité absolue à l’action sur le terrain pour répondre aux besoins fondamentaux de la population. Avant même que les lois ne soient promulguées et les crédits mobilisés, des dizaines de milliers de volontaires se lancent dans une campagne d’alphabétisation massive sur l’ensemble du territoire. Parallèlement à cette démarche, d’autres bénévoles aident les assemblées locales à dresser un inventaire de leurs richesses et un cahier des charges de leurs besoins essentiels. Chaque territoire va pouvoir ainsi mettre en place une politique de développement qui corresponde à sa propre réalité. Les paysans sont incités à se regrouper et à mutualiser leurs moyens, mais aucune mesure coercitive n’est prise. Il ne s’agit en aucun cas de créer des entreprises d’état, les fameux kolkhozes à la soviétique dont les résultats furent bien souvent désastreux. La démarche est incitative (aide à la mécanisation par exemple) et surtout éducative. Si l’on se regroupe on est plus fort que si l’on reste isolé… Voilà la ligne directrice. Cette démarche décentralisatrice est appuyée et structurée dans les textes. Les projets de développement autogérés sont encouragés. Ce fort courant social est freiné en 1991 par le retour au pouvoir d’une coalition plus modérée rassemblée autour du Parti du Congrès mais il n’est pas stoppé. La rapidité du changement dépend de la coalition au pouvoir, mais elle semble immuable tant la volonté populaire est forte. Le CPI(M) inaugure une nouvelle forme de réformisme : le jeu politique de conquête du pouvoir semble n’avoir qu’une importance secondaire ; l’essentiel c’est la mobilisation populaire sur des projets concrets. Selon la tendance la plus dynamique du parti (tendance dite « grassroots » : « base »), la priorité absolue doit être donnée aux projets de la population pour prendre en main son avenir et créer les conditions optimales pour le changement social. La coexistence de projets socialistes et capitalistes n’a pas d’importance, tant que l’on ne perd pas de vue l’importance des premiers. On retrouve là un « vieux » débat du mouvement révolutionnaire, libertaire en particulier, entre le choix insurrectionnel et l’éducationnisme.

belle vitrine Bref les luttes et les changements en cours au Kérala sont très intéressants et collent de près aux interrogations des militantes et militants de nos pays dits « développés ». Le livre de Benoit Théau et Philippe Venier, mentionné dans la dernière bibliographie, étudie en détail le processus de la Campagne Populaire de Développement qui a débuté en 1993. L’ouvrage a le mérite d’examiner en détails une part des réformes qui ont été accomplies, avec tableaux, graphiques et témoignages à l’appui, démarche que cette chronique ne fait qu’ébaucher. Un mois de tourisme, même si l’on a fait des choix dans ce sens, ne permet pas vraiment d’approfondir les questions sociales. Nous avons cependant visité différentes entreprises : deux fermes, une plantation de thé, une fonderie de bronze, un atelier de tissage, un atelier protégé fabriquant du papier, et un autre des cigarettes. Nous avons aussi testé la chaîne de restaurants « Indian Coffee », autogérée par ses employés. En ce qui concerne les fabriques, les problèmes ne manquent pas et certaines façons de travailler peuvent sembler antédiluviennes ; les travailleurs ne sont pas riches, c’est clair ; les conditions de travail ne nous ont pas parues inhumaines et les sourires que l’on a perçus sur les visages ne semblaient pas « de commande ». Côté agricole, certaines techniques mises en œuvre dans les petites structures traditionnelles évoquent indiscutablement le « paradis » dont rêvent les adeptes de l’agriculture bio, notamment les partisans de la permaculture ou de la forêt jardinée. Nos théoriciens écologistes sont loin d’avoir tout inventé, et n’ont parfois opéré qu’une habile synthèse. Inutile donc de les considérer, les uns ou les autres, comme des gourous ou des prophètes ! Je vous en parlerai dans une prochaine chronique.

NDLR – pour les sources documentaires, se reporter à la chronique précédente. Photos maison.

au paradis des graines

0 

Parcourir

Calendrier

mai 2015
L Ma Me J V S D
« avr    
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031

Catégories :

Liens

Droits de reproduction :

La reproduction de certaines chroniques ainsi que d'une partie des photos publiées sur ce blog est en principe permise sous réserve d'en demander l'autorisation préalable à (ou aux) auteur(s). Vous respecterez ainsi non seulement le code de la propriété intellectuelle (loi n° 57-298 du 11 mars 1957) mais également le travail de documentation et de rédaction effectué pour mettre au point chaque article.

Vous pouvez contacter la rédaction en écrivant à