17avril2016

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré »

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Bric à blog du réveil printanier qui se manifeste partout !

studios radio debout Bon c’est un peu mégalo de piquer à Einstein le titre de cette chronique, mais cette pensée profonde me semble tout à fait au goût du jour et mériterait qu’on lui accorde une grande attention. Il semble qu’il y ait quelques frémissements dans le champ social si l’on en juge par les dernières mobilisations plutôt prometteuses. On aimerait lire et entendre plus souvent des discours comme celui prononcé par Frédéric Lordon, lors de la première « nuit debout » à Paris… Du même orateur, je retiens cette phrase de son intervention du 12 avril au soir parce qu’elle me paraît extraordinairement lucide : « Comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ? Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. Soit parce qu’il aura épuisé la joie d’être ensemble, soit parce qu’il sera recouvert à nouveau par le jeu électoral. » Le pouvoir politique et les médias aux ordres se livrent au jeu cynique habituel : extraire de la colère de la rue quelques revendications faciles à satisfaire ; trouver des interlocuteurs (trices) prêts à s’assoir sur les fauteuils des ministères pour négocier quelques miettes. Politiques et journalistes veulent des « leaders représentatifs ». Les concepts d’assemblée populaire, de mandat limité, de décision collective n’existent pas dans leur champ culturel ou leur font simplement trop peur pour qu’ils en admettent la réalité. Côté pouvoir, rien de neuf à l’horizon, que de vieilles ficelles usagées ! Je comprends qu’une frange assez large de la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’un autre avenir. Avec les outils dont nous disposons, celui-ci ne relève aucunement d’un délire utopique !

P4100_228 Slogans, pancartes, graphismes muraux, écrits divers, témoignent par contre d’un retour de l’imagination dans la pensée sociale et ce ne peut être qu’une bonne chose. Il serait grand temps de faire le ménage dans le champ politique, national comme international. « Virons la droite, nationaliste, Républicaine ou socialiste » ainsi que le suggère la banderole figurant en tête de paragraphe, avant que les vagues de nausée répétitives ne viennent à bout de nos maigres forces.
L’actualité récente concernant les sphères du pouvoir politique et économique montre que la crapulerie est toujours largement associée à la démagogie et à l’ignominie. En témoignent les récentes affaires de paradis fiscaux, la gestion inhumaine et cynique du problème des réfugiés et l’amnésie quasi-générale des médias aux ordres concernant les mouvements sociaux en cours. Aucune analyse sérieuse du terrorisme intégriste dont on nous rabat les oreilles. On saura bientôt tout ce qu’il est possible de savoir sur les boîtes de nuit que les stars de la ceinture d’explosif ont fréquentées ; rien sur le fait que le nombre d’illuminés de la foi infaillible semble suivre une courbe dangereusement ascendante. Ainsi va le monde du Kapital et de la Propagande. Comme le souligne une étude publiée dans Basta, il ne faudrait pas que la Pologne ou la Hongrie ne soient le laboratoire du cauchemar européen qui menace. Intéressons-nous plutôt à tous ceux qui cherchent des failles dans le système et œuvrent à les élargir.

1934776_10209232713359141_3768127115992815099_n Il y a un site qui a fait son entrée de manière régulière dans mon « top 10 » des adresses à consulter tous les matins ou presque sur la Toile. Ce site c’est « le P@rtage » auquel j’ai déjà fait référence à plusieurs reprises dans mes précédents bric à blog. Le rythme de publication de textes d’analyse va croissant : beaucoup ont le mérite d’ouvrir la porte sur des débats qu’il est urgent d’avoir. Une partie des articles publiés sont des traductions (essentiellement des auteurs anglo-saxons) ce qui permet de sortir un peu du débat franco-français et de bénéficier d’autres analyses que celles auxquelles nous sommes accoutumés. J’avais commencé une sélection des articles les plus à mon goût publiés ce mois-ci, puis j’ai abandonné, vous laissant le plaisir de découvrir les thèmes proposés. Je vous suggère quand même « Une guerre mondiale a commencé – Brisez le silence » de John Pilger, ou « L’idéologie du travail » de Jacques Ellul. Mon seul reproche, le côté un peu hermétique de certaines publications ; un peu décourageant parfois… Autre valeur montante dans mes références informatives, le site « l’En-dehors » qui est passé à une vitesse de croisière nettement plus élevée depuis le début du mouvement social contre la démolition du code du travail, en effectuant un travail de recension des événements particulièrement exhaustif. Chouette travail aussi en matière de reportage photo : cela permet d’apprécier le fait qu’en matière de slogans l’imagination bouillonne… Il semblerait que France 2 ait renoncé à diffuser un reportage en direct sur les « nuits debout » de la République parce que les participants criaient « éteignez la télé, rejoignez-nous ». Cela confirme en tout cas que la maîtrise de moyens d’information à destination du « grand public » reste un problème majeur à résoudre si l’on veut que les gens sortent de leur apathie et/ou de leur incompréhension. Cela permettrait peut-être d’entendre d’autres propos que les vieilles rengaines du FN reprises en cœur par le bataillon de choc de la classe politique.

refuser-obeir-tuer-pouvoir Il semble en tout cas que la France sorte d’une léthargie sociale un peu trop prononcée à mon goût. A l’époque du mouvement des Indignés en Espagne ou d’Occupy aux Etats-Unis, je me demandais pourquoi rien ne bougeait chez nous. Le temps n’était pas venu. Il arrive peut-être maintenant et cela vaut la peine de jeter ses forces dans la bataille. Ma seule inquiétude (du moins la principale) c’est que le mouvement ne trouve d’autres débouchés qu’une impasse électorale évidente. S’il n’y a d’autres perspectives que de lancer un nouveau Podemos, le jeu n’en vaut guère la chandelle. L’expression des revendications sociales doit trouver un autre débouché que le jeu de chaises ministérielles. Les mouvements lycéens et étudiants précédents ont fourni pas mal de politicards aux partis de gauche traditionnelle et j’espère que la combattivité des militants servira à autre chose qu’à propulser les apprentis Cohn-bendit du moment sur des sièges parlementaires. Si l’on veut vraiment construire du neuf, il faut changer les règles de fond en comble et ce n’est pas facile car nous avons tous un modèle dans notre tête et qu’il est difficile d’y échapper. Mais il ne faut pas nous laisser gagner par le défaitisme ! Je fais moi-même des efforts pour y échapper, malgré les multiples clins d’œil que je jette vers l’histoire du mouvement social.

photo_3-2 Je m’aperçois que pour l’instant je ne vous ai pas abreuvé de liens ! Je laisse de côté l’actualité récente pour m’intéresser à un autre sujet qui me passionne : les forêts. A vrai dire, j’ai commencé à rédiger ce texte un peu avant le début de la contestation de la loi Komhry, et j’avais décidé de causer « nature ». Tout d’abord, si vous aimez les promenades en forêt et que vous souhaitez mieux connaître les arbres, je vous signale que j’ai trouvé sur le portail de l’ONF une clé de détermination pour les arbres qui est assez bien construite et facile à utiliser. Vous arriverez sans peine à distinguer un hêtre d’un charme même si vous n’avez pas lu la chronique « le charme d’Adam c’est d’être à poil« , qui est l’un des « tops consultation » de ce blog (je suis bien entendu assez lucide pour savoir que c’est le terme « à poil » qui attire le chaland plus que la « botanique-ta-mère », comme dirait Augustin). De l’arbre au bois de chauffage il n’y a qu’un pas, que certain franchissent trop vite. Je ne suis pas hostile aux coupes forestières, sinon je serais un sale hypocrite puisque nous nous chauffons au bois, mais il y a tout un éventail de pratiques possibles et certaines ne sont guère reluisantes écologiquement parlant. J’ai été très intéressé d’apprendre qu’il existait, dans la Drôme, une « AMAP-bois » qui propose une approche intéressante de la question forêt/bois énergie. Si vous êtes curieux de pratiques nouvelles en la matière, lisez cet article paru sur Reporterre pour commencer ou visitez le site de l’AMAP. Pour en finir avec cette balade dans l’univers végétal qui nous entoure, une petite réflexion philosophique proposée par quelqu’un que j’apprécie beaucoup, en l’occurrence Pierre Lieutaghi, dont le livre des arbres et arbrisseaux est l’une de mes bibles : « Il faut regarder le monde avant de prétendre le sauver« . Même s’il n’y a pas toujours les réponses, de bonnes questions sont posées.

Tikal En ce moment je n’ai guère le temps d’écrire et peu d’envie de le faire dans le champ politique et social. Quand l’actualité s’accélère j’éprouve toujours le besoin de faire un pas de côté, pour essayer de ne pas me laisser emporter dans le flot des débats… une certaine méfiance peut-être regrettable à l’égard du « tout nouveau, tout neuf » ; je n’en sais rien. C’est le printemps aussi de l’autre côté de la fenêtre. Les travaux d’entretien et de remise en route de notre grand jardin me prennent beaucoup de temps. Quand j’ai le dos bien cassé, je me réfugie dans la lecture ou je suis pas à pas les pérégrinations de mon fiston voyageur au Guatémala (lire par exemple son texte très prenant sur la découverte des ruines de Tikal – entre autres). Cela n’a guère d’effet sur mes douleurs, mais cela a le mérite de m’occuper l’esprit. Il faudra que je trouve le moyen de vous parler quand même de quelques unes de mes récentes découvertes littéraires. Comme toujours c’est très éclectique et je suis très content d’avoir rajouté de nouvelles pages à mon catalogue d’auteur(e)s favori(te)s. L’écriture des chroniques pour le blog m’a aussi donné l’envie d’approfondir certains sujets et je lis actuellement un bouquin intéressant (quoique bizarrement écrit…) sur l’histoire du peuple amérindien des Osages (voir ou revoir la chronique « je plante un oranger des Osages »). Je suis content de vérifier que ce que j’ai écrit est un peu succinct mais a le mérite de ne pas contenir d’erreur majeure ! J’ai suivi aussi avec beaucoup d’attention la série documentaire « Médecines d’ailleurs » sur ARTE et je me suis régalé. Là aussi je pense qu’il faudra que je revienne sur ce sujet. Découvrir que des gens ont l’esprit ouvert et curieux me fait toujours plaisir et c’est le cas en ce qui concerne le « héro » de cette suite de reportages. Bernard Fontanille, médecin urgentiste, est quelqu’un que j’aurais plaisir à rencontrer, plus en tout cas que certains docteurs « je sais tout, mais je ne dirai rien ».

schtroumpf grognon Tout cela me rend parfois nostalgique (ou jaloux) en pensant à tout ce que je n’ai pas encore eu le temps de faire, de raconter, ou de projeter. Comme chaque année à la même époque, les démons du voyage et de la création me poussent à quitter mon fauteuil à m’agiter un peu plus et à ronchonner un peu moins. Comment ne pas être sensible à la beauté du monde quand on le découvre chaque matin en voyageant d’une merveille à une autre grâce à la magie de la toile ou à la beauté du spectacle que j’entrevois par ma fenêtre ? Histoire que l’on ne me considère pas trop comme gâteux, je vous épargne, ce printemps, les bourgeons d’amélanchier, les feuilles tendres du tilleul ou le spectacle toujours renouvelé des fruits en gestation sur les pêchers et les cerisiers. Avec tout ce qui se passe en ce moment, de bon et de mauvais, il est difficile de recourir exagérément aux marronniers habituels des médias !

J’ai commencé ce bric à blog avec une pensée d’Einstein. Pourquoi ne pas emprunter la fin à Camus, au point où j’en suis ! Je conclurai donc en vous livrant cette autre réflexion à méditer : « J’aime trop mon pays pour être nationaliste. » Elle aurait pu figurer dans ma chronique sur les frontières… Je l’ai découverte trop récemment pour ce faire.

Sources illustrations : photo 1 et 2 « L’acrate », via « L’en-Dehors » – photo 5 « Reporterre » – photo 6 « Rue du Pourquoi-Pas » – dessin 7 Peyo.

 

 

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29mars2016

Qandil, Kobané, Cizre… Espoirs et désespoir pour les Kurdes

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Luttes actuelles.

ypjfighters Trois lieux, trois états différents, Irak, Syrie, Turquie… Trois pays parmi les quatre où vivent d’importantes communautés kurdes. Enumération qui illustre la situation tragique dans laquelle se trouve ce peuple réduit à l’état de minorité opprimée dans tous ses lieux de résidence (voir carte en fin de chronique). J’ai déjà évoqué, dans ce blog, les espoirs suscités par la libération de la ville de Kobané en Syrie et la reconquête, aux dépens de Daesh, de toute la province environnante. Espoirs motivés par le fait que le PYD (parti démocratique kurde) et les milices combattantes YPG (les Yapagués) et YPJ (les Yapajas, unités composées exclusivement de femmes) étaient porteurs d’un projet allant bien au-delà d’une simple revendication nationaliste. Au fur et à mesure de la progression des combattantes et des combattants kurdes, c’est une organisation sociale toute nouvelle qui se met en place. Difficile de ne pas faire, dans sa tête, un rapprochement au moins partiel avec la situation qu’a connue l’Espagne républicaine en 1936. Si l’on en croit les diverses sources militantes permettant de s’informer sur cette question, la milice cherche à transformer profondément les rapports humains et le mode de fonctionnement de la région qu’elle contrôle. Un premier facteur essentiel est le rôle essentiel joué par les combattantes sur la ligne de front. Les femmes occupent de plus en plus la place qu’elle doivent occuper de façon équilibrée dans les instances de décision. Les institutions qui se mettent en place reposent de manière croissante sur les assemblées populaires, assemblées au sein desquelles chaque voix peut s’exprimer, quels que soient le sexe, l’origine géographique ou les choix religieux de celle/celui qui parle. Cette démarche a été suffisamment rare jusqu’à présent au sein des mouvements de guérilla pour être mise en valeur (à l’exception du soulèvement zapatiste au Mexique).

bookchin Ce renouveau dans la pratique politique n’est pas tombé du ciel et repose sur un certain nombre de facteurs importants à connaître. Sur le plan des idées, il y a eu une évolution dans le mode de pensée d’un certain nombre de leaders (hommes et femmes) du PKK, en Turquie, mouvement proche du PYD. Le leader emprisonné du parti, Abdullah Öcalan, a découvert (entre autres) les écrits du théoricien étatsunien Murray Bookchin. Ce penseur, aujourd’hui décédé, a écrit un certain nombre d’ouvrages importants, et a notamment détaillé une théorie qu’il a intitulée « municipalisme libertaire ». Bookchin propose une organisation sociale reposant sur une fédération de communes, chacune d’entre elles étant constituée d’une fédération de quartiers… L’objectif de cette organisation est de permettre aux citoyennes et aux citoyens d’être impliqués directement dans les processus de décisions qui les concernent. Un système de représentants est mis en place pour faire remonter les décisions d’un étage à un autre. Une large place est accordée au consensus, plutôt qu’à la dualité « majorité-minorité ». Les personnes qui représentent l’assemblée sont mandatées pour rapporter le point de vue qui s’est exprimé : leur pouvoir est limité (mandat) et il est hors de question qu’il y ait pérennité de leur pouvoir. Il n’y a pas de professionnalisation  de la politique ; il ne s’agit pas de « délégation » des pouvoirs comme dans notre « démocratie » actuelle. Les délégués ne sont pas éternellement rééligibles et ils sont révocables s’ils outrepassent leurs prérogatives. Murray Bookchin reprend à son compte et surtout réactualise certaines grandes idées anarchistes du siècle précédent : fédéralisme, autonomie des communes… Là où les anarcho-syndicalistes envisageaient une organisation sociale largement basée sur les syndicats, Bookchin choisit de mettre en avant le lieu de vie plutôt que le lieu de travail.

rojava revolution Mais les choix des militants kurdes ne se limitent pas aux lectures de leur ancien état-major ! Le rôle prééminent joué par les femmes dans bien des cas repose aussi sur la culture et les traditions de ce peuple. Cet aspect de la lutte, je l’ai trouvé fort bien expliqué dans un documentaire intitulé « la guerre des filles » qui a été diffusé sur Arte il y a quelques temps. Les femmes ont joué un rôle clé très tôt dans l’histoire du PKK. Sakine Cansiz, une militante kurde assassinée à Paris le 10 janvier 2013 (probablement par les services secrets turcs), a participé à la création du parti une quarantaine d’années auparavant. Lorsque le PKK a décidé de suspendre la lutte armée en Turquie, cette femme exceptionnelle s’est impliquée dans la création d’une communauté de femmes et d’un camp d’entrainement exclusivement féminin dans les montagnes du Qandil, dans la région du Sinjar en Irak. L’idée qui présidait à la création de ces bases retranchées était d’œuvrer, non seulement à la formation de combattantes, mais aussi de militantes capables d’impulser la construction de structures sociales qui soient à la fois démocratiques, multiethniques et multiconfessionnelles ; une démarche originale et courageuse allant à contre courant de la tendance traditionnelle au patriarcat des sociétés  moyen-orientales. Dans le reportage, les témoignages de femmes, originaires de toute l’Europe, et réfugiées dans ces montagnes, sont éloquents. On apprend le maniement des armes, mais on consacre aussi beaucoup de temps aux travaux domestiques permettant le plus possible l’auto-suffisance. Les temps libres sont réservés à la lecture et à la réflexion philosophique. Les femmes de Qandil font référence à Rosa Luxembourg, Louise Michel ou Emma Goldman… Des noms parfois oubliés ou que l’on n’associe plus guère aux idées pour lesquelles ces militantes se sont battues !

Qandil, kurdistan. La culture kurde se transmet aussi à travers le chant.

Qandil, kurdistan. La culture kurde se transmet aussi à travers le chant.

L’apprenti-sultan au pouvoir en Turquie, ultra-conservateur, a bien compris le danger que présentent de telles expérimentations ; danger non seulement militaire (que peuvent les fusils face aux blindés et aux avions de combat ?) mais surtout idéologique ! Sitôt après l’attentat d’Ankara revendiqué par une fraction dissidente du PKK, les avions militaires sont partis bombarder les villages dans la zone de Qandil… Quand j’ai appris cette nouvelle, je dois dire que ma colère a été grande ! Grand aussi a été mon découragement face à la disproportion des moyens mis en œuvre. Je comprends que le pouvoir turc ne laisse guère d’autre issue aux Kurdes que la lutte armée, malgré la volonté de ces derniers de recourir à d’autres moyens pour exprimer leur colère. Je désapprouve totalement la pratique des attentats aveugles. Ceux-ci sont totalement inhumains et desservent, au bout du compte, la cause de ceux qui les mettent en œuvre. Les Kurdes au pouvoir dans le Nord de l’Irak – le parti plutôt conservateur et patriarcal de Barzani, le PDK – jouent aussi un jeu assez trouble à l’égard des forces du PKK. Eux-aussi n’apprécient guère les idées nouvelles qui se propagent dans les camps de la guérilla. Le jeu diplomatique d’Ankara consiste actuellement à semer autant que possible les dissensions dans le camp adverse. Ne jamais oublier que les forces conservatrices au pouvoir en Turquie sont plus proches, au niveau des idées, de Daesh que du PYD kurde ! Les faits récents l’ont largement démontré… Mais il ne faut pas oublier non plus qu’il y a quinze millions de Kurdes dans ce pays…

cizre-cudi-blesses-morts-canons-turquie Même si les orientations qui se mettent en place sur le terrain à l’heure actuelle sont porteuses d’espoir, les perspectives sont encore sombres pour le peuple Kurde. D’une part le jeu diplomatique international ne pousse pas franchement à la création d’une région autonome kurde et encore moins d’un état. D’autre part Erdogan, le président turc, profite de ses tractations avec l’Europe concernant les réfugiés, pour essayer de liquider le courant indépendantiste kurde en toute tranquillité. Les villes et les villages du Kurdistan turc sont à nouveau l’objet d’un vaste mouvement de blocus militaire et de destruction systématique. Des villes comme Cizre peuvent être considérées comme des villes martyres tant l’ampleur de la répression et des destructions conduites par l’armée turque est considérable. Les habitants kurdes de Cizre accusent les militaires d’avoir utilisé des armes chimiques pour massacrer les habitants de la ville. Le 7 février 2016, les soixante « terroristes » que la propagande gouvernementale a annoncé avoir exécutés étaient en réalité des civils terrorisés et blessés, réfugiés dans la cave d’un immeuble du quartier Curdi. Visions d’horreur face à tous ces témoignages exprimant les espoirs des combattantes du Rojava. Dans l’histoire, la liste des massacres subis par le peuple kurde est longue et tout doit être fait pour que cette situation cesse enfin. Les Kurdes du XXIème siècle n’ont plus à payer le prix qui a été fixé par les traités élaborés par les puissances coloniales après la défaite de l’Empire Ottoman en 1914/1919.

free-rojava-women Après l’élaboration du traité de Sèvres, en 1920, les Kurdes de Turquie ont pu croire un instant qu’ils disposeraient d’un état qui leur serait propre, à côté de la « grande Arménie » créée dans le même document. Certes, il n’était pas question de permettre le regroupement d’un peuple morcelé entre divers états. Les Français et les Anglais, entre autres, s’y opposaient. Mais les Kurdes auraient pu ainsi résister à l’écrasement de leur culture et à l’intégration forcée mise en œuvre par les sultans d’Istanbul depuis le début du siècle. Le traité de Sèvres ne sera jamais appliqué, le gouvernement anglais a tout mis en œuvre pour le faire avorter. Le coup d’état qui préside à la création de la République turque, va redonner un nouveau souffle à la politique d’assimilation forcée et le vocable « peuple kurde » va disparaître pour un temps prolongé du vocabulaire diplomatique. L’arrivée au pouvoir du « père » de la nouvelle Turquie, Mustafa Kemal Atatürk, ouvre la porte à toutes les violences qui vont être commises par la suite, au nom de « l’unité nationale ». Pour les Kurdes d’Irak, la situation n’est pas meilleure. Les traités alliés entrainent la création d’un royaume d’Irak qui va agglomérer trois provinces bien distinctes et les soumettre à l’autorité d’une famille royale sunnite importée d’Arabie par les diplomates anglais. Dans ce pays aussi, les Kurdes sont les grands perdants des soi-disant traités de paix.  Ce peuple ne va cesser, tout au long du XXème siècle, de lutter pour sa reconnaissance au niveau international et va subir en réponse la pire répression imaginable. Triste destinée pour des gens qui n’aspirent qu’à un avenir un peu plus radieux.  Liberté, égalité, fraternité… Sont-ce encore des valeurs qui ont droit de cité de nos jours ? On peut se poser la question quand on voit les pratiques répressives qui ne cessent de se renforcer partout.

kurdes-histoire J’ai regardé avec intérêt deux documentaires qu’a diffusés la chaîne ARTE, intitulés pour l’un « La fin de l’Empire ottoman » et pour l’autre « Kurdistan indépendant, rêve ou réalité ». J’ai commencé à lire aussi deux ouvrages : un essai de Patrice Franceschi, intitulé « mourir pour Kobané » et un autre de Hamit Bozarslan, professeur à l’EHESS de Paris, intitulé « Conflit kurde, le brasier oublié du Moyen-Orient ». Je consulte régulièrement le magazine en ligne « Kedistan » (cette chronique lui doit d’ailleurs beaucoup).
J’espère que l’intérêt des citoyens européens dépassera le simple coup d’œil admiratif aux « jolies femmes en treillis » et autres « amazones du Kurdistan » pour s’impliquer de manière active dans la solidarité. Je suis inquiet des effets de mode : on s’est passionné un temps pour le Chiapas, avant de vibrer pour Chavez, Tsipras et autres « sauveurs de l’humanité »… Mieux vaut se battre pour les peuples que pour leurs dirigeants ! Ce serait bien de dépasser les simples phénomènes de mode, mais j’avoue que je suis inquiet du comportement velléitaire qui domine à l’heure actuelle… Comme le font remarquer certains analystes, les Kurdes sont le plus grand peuple sans état du monde. Je ne suis pas défenseur du concept d’état tel qu’il a été imposé aux hommes depuis des siècles, mais il faudra bien un jour que l’imagination prenne le pouvoir et mette au point (ou plutôt se remémore)  de nouvelles formes d’organisation sociale qui ne soient plus basées sur l’exploitation et l’injustice… J’ai noté cette phrase de la commentatrice à la fin du documentaire d’ARTE sur l’empire ottoman : « Et si la fin des Ottomans, dans toute sa longue histoire de violence et de chaos, nous invitait à repenser l’état, la nation, les frontières, à envisager d’autres modèles : fédération, communauté ou union… »
Certes il y a du chemin à parcourir, mais je suis content de voir que certaines idées (souvent balayées d’un geste méprisant par nos élites intellectuelles à la fin du XXème siècle) reviennent sur le devant de la scène.

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20mars2016

Cette année, je plante un oranger des Osages

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous; voyages sur la terre des arbres.

Lasdon_Arboretum_-_Maclura_pomifera_-_IMG_1420 Les belles journées ensoleillées de la mi-mars, même si elles ne sont pas très chaudes encore, ont le mérite de nous ramener au jardin. Je ne sais si ce changement d’activité sera bénéfique à mon dos vermoulu ou pas, mais mon esprit n’aspire qu’à cela en ce moment : lézarder au soleil, gratter la terre, semer et désherber, planter quelques nouveautés dans le mini arboretum… Flux et reflux saisonniers, rythme parfaitement naturel : notre organisme sort de la torpeur hivernale. L’un des premiers petits arbres que je vais planter cette année (je n’ai plus de place pour héberger des « seigneurs de la forêt ») est un oranger des Osages. Le trou est prêt, ce qui est meilleur signe pour un arbre que pour un humain !
J’ai observé à plusieurs reprises cet arbuste dans des parcs que nous avons visités et il me plait. J’aime bien aussi la sonorité de son nom. Je serai peut-être déçu par le côté « oranger ». L’arbre est ainsi appelé car ses fruits, de couleur verte, évoquent l’aspect des oranges, mais ils ne sont pas comestibles. Ils ne sont pas toxiques mais simplement peu plaisants à déguster (trop amers). Quant aux « Osages » (et non aux usages, bon ou mauvais), il a fallu que j’éclaire ma propre lanterne pour connaître l’origine du mot, et je vais vous renvoyer les quelques rayons de lumière qui me sont parvenus… Générosité quand tu nous tiens !

Osage_warrior « Osages » c’est le nom d’une tribu indienne d’Amérique du Nord. Ce n’est pas, bien sûr, le nom qu’eux-mêmes se donnaient puisqu’ils se nommaient Wah-zah-zhay, « enfants de l’eau du milieu ». Ce patronyme bizarre leur a sans doute été attribué par les trappeurs et coureurs des bois canadiens francophones. Ceux-ci ont transcrit les sons à leur manière, en prononçant « j » le « zh » qui ne correspondait à rien dans leur propre langage. Les Anglophones, quant à eux, disent « oh-sage ». Comme je souhaite œuvrer à l’accroissement de votre culture linguistique, je vous signale que le mot qui permet une salutation amicale est « howa ». Par contre, je n’ai pas réussi à traduire « Feuille Charbinoise » !
Le territoire des Osages se trouvait dans l’actuel état du Missouri. Une rivière, affluent du Mississipi, qui traverse cette région a reçu elle aussi le nom d’Osage. Rappelons, pour mémoire, que cette zone faisait partie de la Louisiane française et par conséquent de la Nouvelle France. La tribu des Osages, parente de celle des Sioux, Indiens des plaines, a mal supporté la « cohabitation » avec les nouveaux colons américains. Aux dernières nouvelles (relevées sur Wikipédia), en 1996, la langue osage n’était plus parlée que par 5 à 10 locuteurs, tous âgés de plus de 75 ans. Il y aurait, en 2015, 300 nouveaux apprenants, mais tous les locuteurs anciens ont disparu. Les effectifs de la tribu ne sont pas élevés non plus : on estime qu’à la fin du XIXème siècle il ne restait plus qu’un millier de survivants. La déportation vers l’Oklahoma, les persécutions, la maladie… avaient bien fait leur travail. Les recensements plus récents (1995) dénombrent environ 15 000 personnes se réclamant de cette ethnie, mais beaucoup sont des « sangs mêlés ». Ils vivent dans l’Oklahoma pour la plupart.

Maclura_pomifera2 Le rapport entre la tribu en question et l’arbre dont je vais vous parler ? Il est direct : l’Oranger des Osages avait deux usages essentiels. Les guerriers osages utilisaient le bois de l’oranger pour fabriquer leurs arcs et le jus des fruits comme teinture pour la peau et les vêtements. Le latex contenu dans le Maclura Pomifera (nom botanique) a en effet la particularité de virer jaune à la lumière. En raison de son premier usage, l’arbuste est parfois baptisé « bois d’arc », mais cette appellation prête à confusion car d’autres végétaux ont été nommés de la sorte. L’oranger des Osages est une plante dioïque. Ce terme signifie qu’il y a des arbres portant des fleurs femelles et d’autres, des fleurs mâles. Il faut donc deux arbres de genre différent côte à côte si l’on veut que les fleurs ne soient pas stériles. Cet oranger présente une autre particularité en ce qui concerne sa reproduction. La dissémination des graines n’est pas suffisante pour générer de nouvelles plantes : trop peu d’animaux apprécient l’amertume du fruit et beaucoup de graines sont perdues de ce fait. La présence de nombreuses épines sur les branches n’encourage pas non plus à la consommation ! Par contre, l’arbre se bouture assez facilement. Lorsqu’il est chargé de fruits, son tronc et ses rameaux se courbent jusqu’à toucher le sol… et s’enracinent, formant ainsi un nouveau plant. La propagation de l’arbre se fait souvent de cette façon là, même si la germination des graines reste possible elle aussi comme méthode de reproduction.

oranger-osages-inflorescence-femelle Cette plante singulière a été découverte par les Européens en 1673. Cette année là, deux explorateurs francophones, un père Jésuite, Jacques Marquette, et un Français du Canada, Louis Joliette, descendent le Mississipi. Ils sont à la recherche d’une voie navigable vers l’Ouest. Jacques Marquette dessine les premières esquisses de l’arbuste. Il observe les arcs longs (1,80 m) qui sont fabriqués à l’aide de son bois. Lors de l’expédition de Lewis et Clark en direction du Pacifique, deux botanistes, Dunbar et Hunter, transplantent les premiers spécimens du Maclura Pomifera dans un parc à Baltimore. Le nom de « Maclura » lui a été donné en hommage au géologue William Maclure. En 1806, un botaniste français, Victor Leroy, s’intéresse à l’oranger et procède à quelques semis expérimentaux. En 1823, il expédie quelques jeunes plants en Angleterre et en France. Dans un premier temps, l’arbuste n’intéresse que quelques collectionneurs. D’autres plants sont rapportés en 1832 par un autre botaniste, Alire Raffeneau-Delile. Celui-ci est nommé directeur du jardin des plantes de Montpellier. C’est l’un de ses collègues, Matthieu Bonafous, directeur du jardin royal de Turin, qui va rédiger un mémoire sur un nouvel usage possible du « Bois d’arc ». Le savant est à la recherche d’un arbre plus résistant que le mûrier blanc, pour nourrir les vers à soie. Or les deux arbres sont « cousins » et appartiennent à la même famille : les moracées. Le problème du mûrier blanc c’est qu’il ne supporte pas les coups de froid. La limite « Nord » de son aire de répartition est donc très au Sud ! L’hiver précédant les observations faites par Bonafous, les feuilles des mûriers blancs ont gelé à Turin, compromettant, par là même, l’élevage des jeunes vers nés au printemps. Bonafous, dans son mémoire, envisage de remplacer le mûrier par l’oranger, plus résistant aux basses températures (il supporte jusqu’à -20°). Le projet n’aboutit pas, pour des raisons que j’ignore. Le Maclura Pomifera conserve son rôle principalement décoratif dans les parcs et les jardins d’ornement. Son feuillage prend une très belle couleur jaune lorsque l’automne arrive.

220px-Bonafous,_Matthieu L’oranger des Osages, cet arbre qui aurait pu, selon Bonafous, intéresser les sériciculteurs,  est donc originaire d’Amérique du Nord, et plus particulièrement des états centraux des Etats Unis (Oklahoma, Arkansas, Texas, Missouri). Au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, les parcs se multiplient en Europe et il est introduit dans de nombreux pays de la zone tempérée. D’autres usages accessoires ont été découverts, notamment des propriétés médicinales. Il est réputé avoir une action contre les rhumatismes ; avoir un pouvoir désinfectant sur les blessures ; être un stimulant cardiaque… Mais comme il est relativement rare, il n’appartient pas aux « plantes essentielles » que l’on peut trouver dans la besace d’un phytothérapeute. A signaler, par ailleurs, que le bois fournit d’excellent piquets, quasiment imputrescibles. Les fruits ont quand même un usage domestique : ils peuvent servir de répulsif pour les cafards.

Osage_Orange On peut observer cet arbre de dimension modeste, dans de nombreux arboretums et jardins botaniques. Les spécimens plantés à Montpellier en 1832 sont toujours présents. Ils ne méritent plus le qualificatif d’arbuste d’ailleurs car si la croissance est lente, elle n’est pas négligeable puisque l’on connait des exemplaires qui ont atteint une quinzaine de mètres de hauteur. Les Parisiens peuvent en observer dans le parc des Buttes-Chaumont. Il est présent à l’arboretum des Barres dans le centre de la France (je crois bien d’ailleurs que c’est en voyant cet arbre-là que j’ai noté dans mon bloc-notes de voyage qu’il fallait que j’en plante un à la maison !). On en trouve beaucoup dans la périphérie de la ville d’Orange, le long des chemins ou dans des espaces verts… Je vous laisse jouer au chasseur de plantes rares ! Sur ces propos hautement culturels, il est grand temps que je vous quitte. Mon oranger vient d’être livré et je compte le planter rapidement pour favoriser ses chances de reprises. Je vais donc me mettre au boulot : encore un fichu trou à creuser et pas de contribuable pour le remblayer ! Comme me l’a dit un copain hier pour m’encourager : c’est un choix intéressant ton arbre : les fruits ne sont pas comestibles, il est bourré d’épines… tu pourras toujours te fabriquer un arc pour chasser le sanglier ! Dommage, je ne suis pas chasseur !

Documentation : parmi les diverses sources que j’ai utilisées, je tiens à mentionner un article solidement documenté rédigé par Jean-Claude Drouilhet en juillet 2004. Celui-ci conte, de manière plus détaillée que je ne l’ai fait, le voyage du Maclura d’Amérique en Europe. Les illustrations proviennent pour la plupart de Wikimédia Commons.

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14mars2016

Un petit tour dans l’ancien royaume de Mohammed V al-Ghanî

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Bon, ça va changer un peu des chroniques précédentes, mais là où il n’y a pas de changement, il n’y a pas de mouvement, disait mon arrière-grand-père qui était pêcheur de sardines au bord du lac Léman…

Alhambra1 Mon silence prolongé était dû à une petite excursion à Grenade en Andalousie pour essayer de secouer les torpeurs hivernales dans lesquelles nous nous sommes laissés un peu engloutir. Le soleil était au rendez-vous, mais le thermomètre pas vraiment. Je l’avoue sans trop de honte : pendant que certains se préparaient à battre le pavé des villes françaises pour dénoncer les attaques répétées du gouvernement contre les droits des travailleurs, nous contemplions avec béatitude un ensemble architectural assez incroyable, celui de l’Alhambra. Notre seul acte de bravoure sociale pendant cette semaine d’absence a consisté à regarder passer le défilé rituel, en clôture de la journée internationale des femmes. Rien de bien excitant par ailleurs : une multitude de banderoles d’organisations témoignant d’une division au moins aussi grande que celle qui sévit dans la gauche alternative française. Là n’est pas mon propos et je me contenterai de vous livrer quelques impressions touristiques sur l’objet principal de notre voyage.

Albaicin Grenade

Cordoue, Séville, puis finalement Grenade ont été les villes principales du royaume d’Al-Andalus au Moyen-Âge. J’ai déjà évoqué la grandeur de cet épisode politique et culturel de l’histoire européenne en dressant le portrait de quelques personnalités savantes du monde arabe à cette époque. Grenade a été la capitale du royaume au moment où celui-ci était réduit à l’état de peau de chagrin par la « Reconquista » entreprise par les souverains catholiques castillans. Les bâtisseurs des palais les plus raffinés ont dû fuir leur ville lumière et l’abandonner aux envahisseurs venus du Nord. Un ultime palais a été ajouté par la suite sur la colline, celui de Charles Quint : un bloc architectural massif tout à fait à l’opposé des palais Nasrides qui impressionnent par la finesse de leur décoration et de leur construction. La colline de l’Alhambra regroupe toute une collection de bâtiments d’âges et de styles différents. C’est l’une des particularités qui en fait son charme. Même si le bâtiment le plus ancien que l’on visite, la Alcazaba, date du milieu du XIIIème siècle, il est probable qu’il y ait eu une occupation antérieure étant donné l’intérêt stratégique du site.

Alcazaba Alhambra La Alcazaba a une vocation militaire défensive ; c’est une évidence sur les photos. Ce n’est ni plus ni moins qu’un château-fort massif qui domine la plaine de Grenade. Du haut des tours, les guetteurs peuvent apercevoir le moindre mouvement de troupes. Quant à s’emparer de la forteresse, compte-tenu de l’efficacité de son système défensif, on peut difficilement imaginer un assaut frontal. Seul un siège prolongé, une trahison, ou un déséquilibre important du rapport de force, peuvent permettre de venir à bout de la résistance de la garnison. C’est ce dernier cas de figure qui provoqua la capitulation de Grenade. Face au royaume constitué par l’alliance des provinces de Castille, d’Aragon et de Léon, le domaine de Mohammed XII Boadbil ne pèse pas bien lourd dans la balance. Le Prince arabe préfère capituler et prendre la fuite. Cette décision, peu appréciée par certains de ses compatriotes, est l’un des premiers facteurs qui a permis de conserver à peu près intact le trésor architectural de la ville.

Generalife jardin

Notre visite a commencé par le haut de la colline et nous a permis de découvrir Le Generalife et ses jardins. Le moment de l’année n’est peut-être pas très bien choisi pour profiter pleinement du renouveau de la nature. Il est encore un peu tôt et les massifs fleuris ne sont pas encore très colorés… mais qu’importe, l’architecture est là, bien présente, d’une grande majesté, et le flux de touristes n’est pas encore trop présent. Quand on veut apprécier la quiétude d’un lieu et la sensation de détente qu’il induit, c’est mieux comme cela. Les jardins du Generalife sont magnifiques et l’on comprend pourquoi les Sultans appréciaient de séjourner dans cet endroit lorsqu’ils désiraient se mettre à l’abri de la vie publique et de ses turbulences. Il ne s’agit nullement d’un ouvrage à caractère militaire, mais véritablement d’une résidence secondaire… J’avoue humblement que j’aurais eu plaisir à y séjourner, pour peu que l’on ait pris la peine de supprimer quelques courants d’air. Plusieurs salles sont fermées dans le palais et c’est dommage car celles que l’on visite donnent un avant-goût du luxe intérieur qui devait être la règle !

Generalife jardin2 Du cyprès qui, selon la légende, abrita de son ombre romantique les amours de l’épouse du malheureux Boadbil avec un chevalier albencerraje, il ne reste malheureusement plus que le tronc, dangereusement incliné. Cet affaire se termina d’ailleurs fort mal. Le sultan prit ombrage de cet amour « hors-les-murs » et fit emprisonner et égorger sauvagement tous les chevaliers de cette tribu prestigieuse. L’histoire ne dit pas comment la Sultane se consola. La cour intérieure reçut le nom de « patio des cyprès ». Un escalier situé au fond du patio (mais de construction beaucoup plus tardive) permet d’accéder aux jardins hauts où se trouvaient, entre-autres, les potagers du palais. On accède aux terrasses successives en empruntant un escalier dont les rampes creuses abritent un filet d’eau qui coule en permanence. Une des particularités des jardins du Generalife, c’est l’omniprésence de l’eau. Cela permet bien entendu d’irriguer les massifs à volonté, mais aussi de rafraichir une atmosphère souvent torride pendant l’été. N’étant pas soumis à des chaleurs excessives c’est surtout la musique de tous ces ruissellements, de ces jets d’eau  et de toutes ces petites cascades que nous avons apprécié. La musique de la vie…

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Notre programme de visite (plus ou moins imposé par les horaires) nous a permis de garder le plus somptueux pour la fin : l’ensemble des palais Nasrides accolés les uns aux autres, une collection de bijoux. Je comprends pourquoi les entrées sont distillées au compte-gouttes (de grosses gouttes quand même !). C’est dans cette enfilade de salles, de couloirs et de patios que se trouve la cour des lions. Ce patio doit son nom à la présence d’un bassin sculpté dans le marbre blanc. La vasque est supportée par des lions. De leur gueule, l’eau s’écoule par quatre canaux, symbolisant les quatre rivières du Paradis et les quatre points cardinaux. Ce n’est pas ce qui m’a le plus marqué dans la visite, même si je reconnais que cette œuvre témoigne d’une sacré maîtrise artistique. Non, je crois que ce que j’ai préféré c’est simplement l’ambiance des lieux, ambiance créée par les jeux de lumières complexes des ouvertures et de leur habillage, en bois, en stuc ou en vitraux. Tout est fait pour attirer le regard, et l’on a une impression d’immersion très forte. Il suffit de ne pas lever la tête au bon moment ou de ne pas tourner le regard dans la bonne direction pour manquer une partie du spectacle, ce qui fait que lorsque l’on revient sur ses pas, on découvre sans cesse des perspectives inédites… Magnifique démonstration de la splendeur de la civilisation arabe à son apogée. Le cube de Charles Quint juxtaposé à cet ensemble de palais, paraît encore plus dérisoire lorsque l’on quitte (à regret) la dernière de ces demeures somptuaires, le Partal, dont ne subsistent que quelques bâtiments.

calligraphie arabe palais Nasrides L’ensemble architectural Nasrides comporte trois zones distinctes : El Mexcuar, le lieu où le Sultan donnait ses audiences et recevait ses conseillers ; le Palais de Comares, résidence officielle du Sultan ; le Palais des Lions, les appartements privés où seuls avaient accès les membres de la famille ou les proches. Le Palais des Lions a été bâti sous le règne de Mohammed V. Dans la cour principale, une forêt de piliers de marbre d’une grande finesse soutiennent des portiques ouvragés. Les voutes intérieures, dites à mouqarnas (nids d’abeille), sont finement ciselées. A l’époque de la présence arabe, les Palais étaient sans doute indépendants. Une communication a été établie entre les différents corps à l’époque chrétienne. Lorsque les souverains castillans ont occupé les lieux, leurs velléités de destruction systématique ont été quelque peu calmées devant la splendeur des palais Nasrides. Ces bâtiments ont donc été préservés du pillage et transformés en résidence de voyage pour la famille royale d’Espagne. Par la suite, l’entretien a été plus ou moins régulier selon les caprices des monarques successifs, mais aucun dommage majeur n’a été commis. Pendant la révolution espagnole en 1936, aucun combat important n’a eu lieu dans la ville. Les Franquistes se sont emparés de Grenade avec facilité bien que les Républicains du Front populaire y aient été majoritaires. A lire les témoignages de l’époque, il semble que la mobilisation populaire, endormie par la naïveté gouvernementale, n’ait pas été assez rapide face au cynisme des insurgés. Cette « prise » de la ville a peut-être « sauvé » l’Alhambra (phrase que l’on peut lire dans certains dépliants touristiques) mais elle a coûté la vie à des centaines de militants ainsi qu’au poète andalou Federico Garcia Lorca.

palais Nasrides1

Ici se termine cette chronique de voyage, un peu sommaire je le reconnais, mais de nombreux guides et sites internet sont là pour vous apporter une multitude d’informations touristiques et historiques. J’ai préféré me limiter à exprimer mon ressenti personnel. Visiter Grenade est un excellent moyen de se faire une idée de la civilisation arabe à son apogée dans le Sud de l’Europe. Pour avoir une vision encore plus panoramique, il me semble intéressant de compléter cette étape par une découverte des deux autres grandes cités d’Al-Andalus, Cordoue et sa mosquée, Séville et son Alcazar… Un joli périple triangulaire que nous avions entrepris il y a une trentaine d’années mais pour lequel il nous manquait un dernier « sommet », notre voyage ayant été interrompu pour des raisons indépendantes de notre volonté.

Addenda : si vous voulez découvrir un autre point de vue, beaucoup plus poétique que celui-ci, je vous renvoie sur le blog familial tenu par ma compagne : « Pas assez de temps – L’Alhambra »

palais du Partal

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26février2016

Connaissez-vous Albert Meltzer ?

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Meltz15-227x300  Albert Schweitzer ? diront certains, persuadés qu’une erreur orthographique est toujours possible et que tous ces noms étrangers se ressemblent un peu. Non, je parle bien d’Albert Meltzer… Il est probable qu’une fois dissipé le malentendu lié à une (toute relative) homonymie, la majorité des lectrices et lecteurs de la « Feuille » répondront alors par la négative. Il faut dire que la notoriété de cet homme remarquable est dissimulée par trois éléments pénalisants : c’est un militant (et non un artiste ou un savant), il est d’origine anglaise (Trafalgar ?), et, sur l’échiquier politique, il se situe plutôt du côté des anarchistes (ce qui, dans la bouche d’un Manuel Valls moyen est carrément une insulte). Il s’agit pourtant d’une personnalité, d’un porte-flambeau, comme l’ont noté plusieurs de ses biographes, des idées libertaires outre-Manche. Il est grand temps que, dans ce monde soi-disant globalisé, on s’intéresse à toutes les personnes, quelle que soit leur nationalité, en particulier à toutes celles (et tous ceux) qui ont combattu pour qu’advienne un jour un monde meilleur. L’espoir est encore l’une des armes qui restent à notre disposition.

la famille Meltzer à Londres en 1938

la famille Meltzer à Londres en 1938

Comme l’indique notre bible à nous autres chroniqueurs (Wikipédia bien sûr), Albert Meltzer est né le 7 janvier 1920, à Tottenham (agglomération de Londres) dans une famille de juifs et de protestants irlandais. Il découvre l’anarchisme non pas dans les livres ou à travers les luttes syndicales, mais en pratiquant son sport favori, la boxe ! Cette activité est très courante dans les milieux populaires anglais. Entre deux passages sur le ring, les échanges vont bon train et Albert est intéressé par les propos tenus par l’un de ses compagnons, un jeune marin de Glasgow, Billy Campbell. Il participe à sa première réunion d’information sur l’anarchisme en 1935 et se fait remarquer en s’opposant aux propos tenus par une oratrice célèbre du mouvement, Emma Goldman, à propos de la boxe. Leur désaccord sur ce sujet, mineur semble-t-il, ne l’empêche pas de rejoindre très rapidement la principale organisation anarchiste londonienne du moment : le « Freedom Group ». Un an plus tard, en juillet 1936, débute la révolution espagnole et l’événement résonne comme un coup de cymbale au sein de la Gauche européenne. Albert Meltzer, comme beaucoup de jeunes de sa génération, s’enthousiasme pour cette lutte porteuse de tant d’espoirs, et s’engage de façon active dans le soutien aux camarades espagnols en lutte. L’action le motive plus que les grandes idées et il se bat aux côtés d’Emma Goldman pour collecter argent et vêtements destinés aux Républicains. Il est responsable (entre autres) de l’incendie d’un stand à la gloire de Franco dans une exhibition d’extrême-droite. L’échec de la Révolution espagnole va l’affecter profondément. Des réfugiés affluent en Grande Bretagne et il faut les accueillir et les aider. Meltzer dénonce les conditions dans lesquelles la France traite ces réfugiés… Les militants de la CNT en exil constituent le mouvement Solidarité Internationale Antifasciste (SIA). Pour les soutenir, ils comptent sur l’action d’Emma Goldman, mais celle-ci a quitté la Grande Bretagne pour le Canada. Elle n’est plus toute jeune et sa santé décline. Malgré l’aide d’autres personnalités (la romancière Ethel Manin, notamment, pour laquelle Meltzer éprouve beaucoup d’estime), le mouvement de solidarité s’épuise et tourne court. Les ouvriers anglais ont d’autres préoccupations.

War_comment Durant toute cette période précédant la deuxième guerre, Albert Meltzer exerce de nombreux métiers : il travaille pour une compagnie de gaz, un hôpital, une société de cinéma… Il est présent sur tous les fronts de lutte et pas seulement la solidarité avec les anarchistes espagnols. Il effectue aussi un voyage en Allemagne nazie pour aider un groupe clandestin qui envisage l’assassinat d’Hitler et de Goering. Avant même sa vingtième année révolue, il lance un journal d’informations intitulé « Revolt ». La Grande Bretagne entre en guerre et Meltzer perd son emploi hospitalier, mais cela ne décourage pas son enthousiasme militant. Il survit en effectuant différents travaux de secrétariat. Il rédige quelques articles pour des journaux, mais il ne veut pas devenir écrivain professionnel car il ne considère pas l’écriture comme un métier. Il précise dans ses mémoires : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit par conviction et non pour être rémunéré ». Il devient secrétaire d’une nouvelle fédération anarchiste clandestine qui voit le jour en 1940. Ce mouvement publie un bulletin intitulé « Workers in uniform » : quatre mille exemplaires sont diffusés au sein des forces armées. Il est aussi membre de l’équipe de rédaction du journal « War commentary », lancé entre autres par Vernon Richards et Marie Louise Berneri.  Il publie plusieurs articles intéressants dont un sur le nationalisme. On peut consulter une traduction française de ce texte sur le site « Racines et branches« . Je vous en propose la conclusion :

« Nous devons certainement accepter les luttes pour l’indépendance nationale lorsqu’elle sont des luttes contre l’impérialisme. Mais elles doivent être conduites par les ouvriers et les paysans et nous devons nous dissocier d’avec les dirigeants bourgeois – par exemple, des gouvernements en exil à Londres, les dirigeants bourgeois du Parti du Congrès indien etc. – pour nous associer à la place avec les masses qui conduisent seules cette lutte. Et l’indépendance ne doit pas être un objectif mais un levier pour évincer l’impérialisme , et lorsque cela est fait, le but n’est pas d’instaurer un gouvernement bourgeois indépendant mais un mouvement révolutionnaire qui va lutter aux côtés d’autres mouvements révolutionnaires dans d’autres pays pour un MONDE LIBRE. »

black-flag-1980s-logo-black-on-white « War commentary » est interdit en 1945 et ses membres fondateurs arrêtés. Meltzer n’est pas impliqué dans le procès qui s’ensuit. Entre temps il a connu d’autres aventures : il est mobilisé sous les drapeaux en 1944. Comme il refuse de rejoindre son affectation, il est alors condamné pour désertion et emprisonné. En 1946 il est envoyé dans une unité déployée en Egypte, le « pioneer corps ». Il tente de provoquer une mutinerie et il est déféré à deux reprises en cour martiale. Libéré, il rentre en Angleterre en 1948. Il éprouve de grosses difficultés à trouver un emploi et doit se décider à recourir à une fausse identité pour se faire embaucher dans le textile… Nullement découragé, il reprend alors ses activités militantes. Mais la décennie qui suit la seconde guerre mondiale est plutôt morne pour les anarchistes anglais. Des dissensions freinent le redémarrage du mouvement. Albert Meltzer, lui, a des désaccords importants avec le groupe « Freedom » dont il était proche avant guerre. Il quitte l’équipe du journal en 1965. En 1967 il participe à la création de la Croix Noire Anarchiste anglaise (« Anarchist Black Cross ») aux côtés de Stuart Christie, une autre personnalité du mouvement dont il se sent très proche. En 1970, toujours avec Stuart Christie, il fonde le journal « Black Flag ». Il est arrêté en août 1971, avec 6 autres compagnons. On lui reproche d’avoir fait partie du groupe anarchiste « Angry Brigade » qui a commis divers attentats en relation avec la guerre en Irlande du Nord. Le procès dure de mai à décembre 1972. Meltzer et Christie sont acquittés, après avoir purgé 18 mois de prison préventive. L’accusation ne tient pas debout : c’est un délit d’opinion pour lequel ils ont été arrêtés, et non une action violente.

Meltzer bookshop Son inculpation et son emprisonnement ne l’empêchent pas de soutenir la création avec Miguel Garcia, du « Centre Ibérique International » pour aider les compagnons espagnols en lutte contre Franco. Depuis 1936, la lutte contre la dictature au-delà des Pyrénées est une préoccupation qui ne l’a jamais abandonné. Le centre organise des collectes pour soutenir les militants du M.I.L. ou du G.A.R.I. emprisonnés. En 1979, il est l’un des fondateurs d’un important centre de documentation libertaire : la « Kate Sharpley Library ». Plus de 30 ans après son ouverture, cette bibliothèque, centrée sur l’histoire du mouvement anarchiste anglophone, met à la disposition du public des archives considérables. Cette documentation peut être consultée également par le biais d’un site internet très fonctionnel. La « Kate Sharpley Library » possède maintenant une antenne à Berkeley aux Etats-Unis. Je voudrais vous raconter une anecdote au sujet de cette bibliothèque…

kate_sharpley Albert Meltzer a toujours témoigné un profond respect aux militants anonymes, à celles et à ceux qui s’investissaient dans les luttes quotidiennes, à l’usine ou ailleurs. A l’inverse, il se méfiait un peu des intellectuel(le)s prompt(e)s à engager des polémiques mais trop souvent ignorants des réalités profondes du terrain. Le fait qu’il ait choisi le nom de Kate Sharpley pour son fonds documentaire est tout à fait révélateur de sa manière de percevoir les choses. Il aurait pu choisir le nom d’une célébrité du mouvement ; il a préféré choisir le nom d’une femme quasiment inconnue… Kate Sharpley est une simple militante anarchiste qui a vécu au début du XXème siècle. Elle était pacifiste. Pendant la guerre, son père et son frère ont été tués au front ; son fiancé est mort également, mais comme il était très engagé dans la lutte syndicale, elle pensait qu’il avait été tué lors d’une mutinerie. A l’âge de 22 ans, le gouvernement lui a attribué la « médaille de la famille » qui devait lui être remise par la reine Mary (femme de Georges V). Le jour de la cérémonie, elle a jeté cette décoration en criant « si vous les aimez tellement, vous pouvez toutes les avoir ». Cette action de rébellion lui a valu un traitement « de faveur » : elle a été frappée par les policiers présents, emprisonnée plusieurs jours et renvoyée de son travail… Tout cela sans qu’aucune charge n’ait été retenue contre elle, et sans qu’il y ait eu de procès… Meltzer a croisé sa route un jour et Kate Sharpley l’a vivement impressionné par son enthousiasme et son courage. Cette rencontre l’a marquée et, quand est venue l’heure de baptiser sa bibliothèque, c’est à ce nom-là qu’il a pensé.

meltzer-anarchism Albert Meltzer disparait le 7 mai 1996. Quelques années avant sa mort il s’est attelé à la rédaction d’une importante autobiographie « I couldn’t paint golden angels » (Je ne peux peindre des anges dorés) qui est publiée à titre posthume. Cet ouvrage important peut être consulté sur la Toile où il est publié en version intégrale, mais il ne fait malheureusement pas l’objet d’une traduction en Français pour l’instant. Espérons que cette omission sera réparée dans les mois ou les années à venir, l’édition d’ouvrages sur l’anarchisme étant particulièrement dynamique ces derniers temps.
Certains de ses camarades lui ont reproché son sectarisme et son manque de tolérance… Il est souvent plus facile de critiquer des proches que des adversaires irréductibles et le milieu libertaire n’est pas exempt de ce défaut. Une chose est indiscutable en ce qui concerne Meltzer, c’est sa fidélité à l’idéal anarchiste tout au long de sa vie. Jamais il n’a cessé de penser qu’il était possible de construire un monde meilleur que celui dans lequel nous vivons. Tout au long de sa vie il s’est battu avec une énergie admirable pour défendre ses idées. Là où d’autres ont louvoyé en fonction des circonstances, lui a continué à cheminer sur sa route en gardant le cap. Chapeau bas !

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Quelques citations pour terminer :

A propos de la violence : « La plupart des gens, qu’ils l’admettent ou non, sont conditionnés par les médias, « la nouvelle église ». Ils déplorent le type de violence que l’Etat déplore et applaudissent le type de violence auquel l’Etat recourt. »

A propos de l’histoire : « L’histoire de peuples entiers a été anéantie précisément pour la même raison que l’histoire du mouvement de la classe ouvrière dans la période récente a été effacée elle aussi ; il ne convient pas aux puissants que cette histoire soit connue, parce que les traditions maintiennent en vie l’esprit de révolte. »

A propos de l’anarchisme : « Ceux qui utilisent le mot « anarchie » pour qualifier un désordre ou une mauvaise gestion, ont tort. S’ils considèrent l’existence d’un gouvernement comme une nécessité, s’ils pensent que nous ne pourrions pas vivre sans Whitehall ou la Maison Blanche pour diriger nos affaires, s’ils pensent que les hommes politiques sont essentiels à notre bien-être et que nous ne pourrions  pas nous comporter correctement en société sans policiers, ils ont raison de penser que l’anarchie c’est le contraire de ce que le gouvernement garantit. Par contre ceux qui ont une opinion opposée et considèrent que le gouvernement est une tyrannie, ceux-là ont raison de considérer que c’est l’anarchie et non le gouvernement qui garantit la liberté. Si le gouvernement, c’est le maintien des privilèges et de l’exploitation et si son outil est l’inégalité de la répartition, alors c’est l’anarchie qui est l’ordre. »

NDLR – pour rédiger ce billet, et surtout pour l’illustrer, je me suis servi des documents en anglais disponibles sur la « Kate Sharpley Library ». Phil Ruff est l’auteur de plusieurs des clichés publiés ici.
Je dédie cette chronique à mon ami Michel Pélissier, pédago Freinet, militant de l’ICEM (Institut Coopératif de l’Ecole Moderne), syndicaliste, libertaire… Je lui dois une partie des idées qui sont les miennes et j’ai toujours eu une grande admiration pour son engagement et sa constance dans la défense de valeurs que trop de personnes oublient aujourd’hui. Sa disparition me peine profondément.

Complément à ce texte (12 mars 2016) : un camarade anglais m’apporte quelques précisions concernant le passage « Angry brigade »… Les attentats commis n’étaient pas seulement en relation avec la guerre en Irlande mais visaient également le Franquisme, le capitalisme… Meltzer n’a pas été acquitté car il n’a pas été jugé. Selon ses déclarations, il a été simplement « témoin de la persécution »  et emprisonné par la Justice à ce titre… « I couldn’t paint golden angels » a été publié juste avant sa mort et non après…
Un grand merci pour ces précisions. Compte tenu de leur importance, j’ai préféré les placer en « addenda » au texte plutôt que dans les commentaires.

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20février2016

Dans le monde que j’habite, il n’y a ni étrangers ni frontières

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; philosophie à deux balles.

« Aujourd’hui le monde est métis, bien qu’une partie de la planète, comme l’Europe, rechigne à  l’admettre ».
Cette accroche d’un article très intéressant de « Basta » m’a donné envie de revenir sur  cette maudite question des frontières, du nationalisme et du repli identitaire. Je vous livre le résultat d’une partie de mes cogitations ! Pour une étude plus exhaustive, le format d’un livre serait plus adapté que celui d’un billet !

nationalisme poison Dans le monde que j’habite, c’est clair, il n’y a ni étrangers ni frontières. Ces notions sont étrangères à  ma philosophie. Les hymnes revanchards et les drapeaux sont remisés au placard car ils n’enrichissent en aucun cas les racines qui sont les miennes et que je revendique. Je suis à  la fois citoyen du monde, citoyen du lieu où je suis né, et citoyen du lieu où j’habite. Il se trouve que dans mon cas les deux derniers sont dans la même contrée ; ce n’est pas vrai pour tout le monde. Ma citoyenneté est faite de particularismes et de globalité. Dans la forêt, l’arbre croît parce qu’il a des racines profondes dans le sol, mais aussi parce qu’il participe d’un écosystème global. Ce que recouvre le mot « frontière » dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent et de ceux qui les subissent est une construction purement idéologique. Comme le disait le géographe Elisée Reclus qui s’est longuement intéressé à  la question : « Toutes ces frontières ne sont que des lignes artificielles imposées par la violence, la guerre, l’astuce des rois et sanctionnées par la couardise des peuples. »

Il y a, bien entendu, des différences d’apparence, de langue, de philosophie, de culture entre les groupes humains, mais la diversité, en aucun cas, n’induit une hiérarchie quelconque. Ma culture n’a nul besoin d’écraser celle des autres pour avoir une grande valeur à  mes yeux. Elle a sa propre richesse, comme toutes les autres. La perméabilité entre toutes les cultures ne devrait induire aucune normalisation comme cela se passe au sein de la « mondialisation capitaliste » mais provoquer, au contraire, un enrichissement mutuel. Le nationalisme et plus encore le patriotisme entrainent un appauvrissement culturel global. Le rouleau compresseur occidental n’enrichit pas le patrimoine de l’humanité ; il l’appauvrit.

tourisme de masse Celui qui ne voyage que pour se convaincre que tout est mieux chez lui, perd son temps et se comporte comme un nuisible à  l’égard de l’harmonie universelle que nous souhaitons voir triompher un jour. Trop nombreux sont les touristes qui ont un comportement de type impérialiste. Il n’est pourtant guère de lieu que l’on ne puisse fréquenter sans en sortir grandi, ne serait-ce que par les interrogations qu’il amène à formuler ! Lorsque je rentre chez moi, le sentiment de bien-être que j’éprouve n’est pas lié au confort matériel que j’y trouve, mais au fait qu’il s’agit d’un retour au berceau, un lieu où je peux mettre de l’ordre dans mes idées et profiter pleinement des nouveautés qui ont élargi mon horizon mental. Le voyage est un désordre (une bousculade devrais-je dire) propice à  la découverte. Le retour est un ordre propice au jaillissement créatif. Voilà  comment je ressens les choses. Je suis prêt à  défendre les lieux où j’affectionne de vivre ; il s’agit là  de défendre ma liberté contre toutes les agressions, y compris celles de gens qui prétendent avoir les mêmes racines que moi. Je suis prêt à  défendre aussi les lieux où les autres ont leurs racines, quand leur quotidien est menacé par de quelconques tyrannies ; celles-ci menacent tout autant leurs libertés que les miennes. Les Kurdes, les Palestiniens, les Yanomamis ont le droit de conserver un territoire qui est le sanctuaire de leur culture. Aucun peuple n’a le droit d’en asservir un autre pour quelque raison que ce soit. La liberté des autres participe de la mienne. Elle m’est nécessaire. Je suis conscient aussi que le fonctionnement de la société actuelle est bien éloigné de celui que je décris. Dans le conflit entre barbarie et civilisation, il semble bien que les barbares triomphent pour l’instant, mais je conserve un fond d’humanisme suffisamment fertile pour espérer qu’un revirement puisse s’opérer.

Voilà  pour ce qui est d’un bref survol philosophique. Mais le mot « frontière » est intéressant aussi à  étudier sous l’angle historique.

280px-Saalburg_-_Haupteingang_2009 Les frontières apparaissent dès l’antiquité mais elles changent de sens et de fonction avec le temps. Le concept de « ligne frontière » existe déjà, mais il n’a rien de systématique. Certains territoires sont bornés, mais en général les frontières correspondent à  des zones d’une certaine épaisseur. On parle de territoires frontaliers. Les Romains emploient le terme de « limes ». Il s’agit parfois de barrières naturelles (comme le Rhin), d’une succession de places fortifiées ou parfois même de tronçons de murs. Il ne s’agit pas de limites entre deux états, mais du bornage des confins de l’Empire établis à  la suite de conquêtes militaires. Au-delà  de la bande frontière, les peuples ne sont plus assujettis à  l’Empereur. Leur devenir est sans importance : ce sont des barbares. On retrouve ce concept hérité de l’Antiquité lors de la période coloniale. Les puissances européennes, à la conquête du monde, rétablissent les frontières mouvantes. Lors de la conquête de l’Ouest, aux Etats-Unis, le terme de « frontière » désigne les derniers territoires conquis aux « Indiens ». Tout est fait pour inciter les nouveaux colons à aller se servir dans la réserve quasi inépuisable de terres qui est mise à leur disposition. Les « barbares » sont peu à peu rejetés par la cavalerie en direction des Montagnes Rocheuses. Des « réserves » sont instaurées pour leur permettre de survivre. Des traités soi-disant définitifs sont signés, en attendant que l’un ou l’autre de ces territoires ne soient convoités par les envahisseurs en raison de leur richesse en ressources minérales par exemple…

Nos frontières linéaires « modernes » se mettent en place au XVIIème siècle, période à  laquelle se construit le concept d’Etat-Nation. Les limites deviennent plus rigoureuses et correspondent souvent à  des obstacles physiques, fleuves ou montagnes, mais elles ne sont parfois qu’une simple ligne pointillée dessinée sur une carte par des bureaucrates qui n’ont jamais mis un pied sur le terrain. Elles acquièrent une certaine rigidité et sont soumises à  des contrôles plus systématiques. Lorsque l’on franchit une frontière, on ne quitte pas l’Empire : on passe d’un Etat à  un autre, d’une juridiction ou d’un système politique à  un autre. Comme dans l’ancien système ces frontières doivent être strictement surveillées et défendues. Chaque état veille à  sa souveraineté. On construit des forteresses ; on fortifie les villes ou les villages qui se trouvent à  proximité. La création de ces bornages peut créer des situations totalement aberrantes pour les populations locales, cela n’a aucune importance aux yeux des gouvernants. La remise en cause de ces frontières devient l’une des causes principales de conflits entre deux états. Au fil de traités longuement élaborés, certaines zones frontalières peuvent changer de « propriétaire ». Pour une nation, la défaite se traduit généralement par l’amputation douloureuse de quelques territoires. Les populations concernées ne sont, bien entendu, jamais consultées. Quant aux citoyens de l’état vaincu, ils sont exhortés à  plus de patriotisme et un grand mouvement nationaliste et revanchard se développe inexorablement. Les soi-disant traités de paix que l’on signe à  l’issue d’une guerre fournissent en général les éléments du scénario du conflit suivant. Rares sont les voix qui se font entendre pour dénoncer l’absurdité de ces affrontements à  répétition.

massacre-communards Malgré la mise en place de ces limites arbitraires, la circulation des citoyens reste possible et même facile. Nul n’a besoin de documents quelconques pour passer d’un pays à  un autre, à  l’exception des citoyens que les pays vont  considérer comme indésirables. La législation va se durcir et les contrôles vont se renforcer du XVIIème au XXème siècle. On exile et l’on « interdit de séjour » les opposants politiques par exemple. La mesure peut s’appliquer à  l’intérieur d’un état : au XIXème de nombreux militants syndicalistes sont « interdits de séjour » dans une ville ou un département. Mais un gouvernement peut aussi déclarer une personnalité politique « indésirable » sur le territoire. De nombreuses personnalités feront l’expérience de cet exil imposé : Victor Hugo, Elisée Reclus, parmi tant d’autres. Le citoyen Lambda, lui, peut traverser l’Europe et se rendre à  Istanbul ou au Caire sans avoir à  montrer patte blanche. Les Etats mettront un terme à  cette libre circulation des personnes dans la première moitié du vingtième siècle (en France la carte d’identité obligatoire a été instaurée par Pétain en octobre 40). De nos jours, malgré tous les discours glorifiant la « mondialisation », il faut montrer « patte blanche » pour passer du territoire d’un Etat à  un autre. La création de l’espace Schengen, après celle de l’Union Européenne, n’a été qu’un élargissement partiel (sans doute temporaire si l’on en juge par l’actualité récente) de la taille des frontières : on est passé simplement de barrières nationales à  d’autres englobant plusieurs Etats.

Le refrain de la chanson est connu : « montre-moi qui tu es vraiment et je te dirai si tu es le bienvenu chez moi… ». Prouve-moi ton identité, non pas en faisant étalage de tes qualités humaines et des savoirs que tu souhaites acquérir ou partager, mais en exhibant un bout de carton plastifié et informatisé qui me permettra bientôt de tout savoir de toi, de tes idées politiques à  ta religion en passant par la liste de tes vaccinations. Comme si la richesse et la complexité d’un être vivant pouvait se résumer à  une simple liste de caractéristiques. Leur monde « globalisé » est devenu un vaste camp surveillé, divisé en enclos fermés desquels on ne peut sortir que muni d’un sésame, d’une carte de crédit et d’un faciès de préférence conforme à  la normalité blanche prédéfinie. Situation que Stefan Zweig résumait en disant : « Toutes les humiliations qu’autrefois on n’avait inventées que pour les criminels, on les infligeait maintenant à  tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Constamment nous étions censés éprouver, de notre âme d’être nés libres, que nous étions des objets, non des sujets, que rien ne nous était acquis de droit, mais que tout dépendait de la bonne foi des autorités ». Mon seul point de désaccord avec Zweig est que ce traitement n’était pas l’apanage des « criminels » seuls ; les opposants politiques en ont fait les frais, comme indiqué plus haut. Notre monde a évolué comme le prévoyaient les auteurs de SF les plus pessimistes du siècle précédent. Orwell, Huxley, Bradbury et quelques autres devaient posséder une boule de cristal pour entrevoir la couleur du ciel qui se dévoile peu à peu à nos esprits dociles.

refugies bloques Le contrôle aux frontières a toujours été la porte ouverte à  tous les abus, à  la corruption et à  la discrimination… Les candidats à  l’immigration dans les contrées « de rêve » en ont fait l’expérience par le passé : italiens, irlandais ou polonais parqués à  Ellis Island en l’attente d’un sésame qui leur permettrait de grossir le troupeau des prolétaires surexploités par les patrons de l’industrie dévoreurs de main d’œuvre ; combattants républicains espagnols fuyant l’horreur de la dictature fasciste traités comme des chiens par l’Etat français… Là  aussi la liste des tragédies est trop longue pour les énumérer toutes.  Ceux qui, aujourd’hui, fuient l’horreur militaire, parcourent un véritable chemin de croix, ballottés de camps d’infortune en camps de misère ; à  se demander si, des barbelés d’Argelès à  la jungle de Calais, la barbarie gouvernante a toujours le même visage et certains de nos concitoyens le même cynisme. Quand on prétend ne pas pouvoir accueillir toute la misère du monde, encore faudrait-il qu’on ne la génère pas en soutenant des dictatures, en bombardant des populations civiles, en se drapant derrière une vertu que l’on ne possède pas… De nos jours (comme au temps du passé d’ailleurs) la guerre est la cause première de la grande majorité des mouvements migratoires, y compris de ceux provoqués par les famines. Que l’on ne l’oublie jamais !
Un pays qui a les moyens d’équiper ses avions de combat avec des missiles coûtant plusieurs centaines de milliers d’euro pièce, n’aurait pas la trésorerie suffisante pour offrir un hébergement correct aux réfugiés qui lui demandent l’asile politique ? Mieux vaut en rire qu’en pleurer.

 Illustrations – photo 1 : blog de Julien Gouesse – photo 5 : Amnesty International – origine inconnue pour les autres…

Post scriptum – La consultation du blog a été interrompue pendant quelques jours en raison d’un « piratage » informatique dont le site a été victime. Il en est de même pour la publication de cette chronique. Tout est rentré dans l’ordre et rien n’a été perdu grâce aux talents de l’informaticien maison ! Mille excuses pour cet interlude indésiré !

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8février2016

Les bagaudes, une révolte paysanne face à l’oppresseur romain.

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

revolte contre empire Les révoltes populaires contre l’arbitraire du pouvoir étatique ont débuté bien avant le Moyen-Âge ou la monarchie absolue. L’épisode que j’entends vous conter là, avec les moyens documentaires du bord, prend naissance en 284 dans les campagnes gauloises. Il semble qu’il n’y ait pas eu qu’un seul village d’irréductibles Gaulois en froid avec les légions romaines !
Les documents dont on dispose sur ces événements qui se sont déroulés il y a presque deux millénaires sont bien entendu réduits et souvent contradictoires. Comme il est dit dans l’excellent film documentaire « histoire populaire des Etats-Unis » tiré de l’œuvre historique d’Howard Zinn, il y a l’histoire racontée (haut et fort) par les chasseurs et celle timidement esquissée par les lapins. Quand un paysan gaulois défie un empereur romain, il est clair que les deux protagonistes ne bénéficient pas du même soutien médiatique (Comment cela ? Rien n’a changé depuis le IIIème siècle ?).
Pour les partisans de l’Empire, les Bagaudes ne sont que chenapans, vauriens, bandits et va-nu-pieds. Pour les historiens des lapins, il s’agit de paysans ruinés par les charges fiscales, dépossédés de leurs terres par des propriétaires plus riches qu’eux, et n’ayant plus que la révolte armée pour essayer de se tirer d’affaires. Toute ressemblance avec une multitude de situations contemporaines n’est que purement fortuite. L’histoire n’a rien à nous enseigner disent certains…

La révolte des Bagaudes est un mouvement complexe car il va se dérouler en plusieurs phases étalées sur un siècle et demi, de 284 à 440 pour les derniers soubresauts. A l’évidence, tous les épisodes englobés sous la même appellation n’ont pas eu les mêmes protagonistes, et les motivations ont été sans aucun doute variées. La localisation géographique des différents mouvements diffère également. Il n’est pas évident de comprendre quelles sont les modalités qui ont permis l’attribution du nom de « Bagaudes » à certaines révoltes et non à d’autres. Le terme semble avoir été largement employé en tout cas pour qualifier toutes les formes de troubles sociaux, dans les campagnes, en Gaule, quelle qu’ait été leur ampleur. En tout cas, cette étiquette n’a pas été revendiquée par les révoltés eux-mêmes. Ce qualificatif a sans doute été créé par ceux qui ont décrit et catalogué les divers mouvements. Une explication plausible est donnée à l’origine du nom « bagaude ». Le mot viendrait de la langue celtique où il est connu sous la forme « bagad » qui signifie troupe. Il est probable que le mot existait en Gaule, employé comme nom commun. La révolte de 284 l’a rendu populaire. Histoire de suivre un peu la chronologie de cette affaire, je propose de commencer par le premier épisode en 284. Celui-ci se déroule dans l’Ouest et le centre du pays.

Diocletien buste Istambul Le milieu du IIIème siècle est une période de grande instabilité dans l’Empire Romain. La situation politique intérieure est chaotique : depuis l’assassinat de l’Empereur Sévère Alexandre en 235, jusqu’à l’arrivée de Dioclétien en 285, une soixantaine de prétendants se disputent le pouvoir central, annexent des provinces, lèvent des armées et se livrent un combat féroce. Pendant ce demi-siècle, la Gaule retrouve un semblant d’indépendance avec des Empereurs gaulois « autonomes ». La situation sur les marges de l’Empire n’est pas bonne non plus. Profitant de la faiblesse des Empereurs, les incursions des Goths à l’Est et des Maures au Sud se multiplient, et sont de plus en plus audacieuses. Les frontières de l’Empire se sont repliées sur le Rhin et le Danube. Ces troubles coûtent fort cher et l’insécurité règne dans les campagnes. Certaines villes sont ruinées et nombre d’établissements artisanaux importants ferment leurs portes (notamment des ateliers de tissage ou de poterie). Les impôts et les pillages obligent les paysans à fuir dans les bois et à abandonner leurs propriétés.

citoyens romains Les édits proclamés au début du IIIème siècle ont rendu tous les hommes libres « citoyens romains », mais l’égalité ne règne pas pour autant et la société se divise en deux classes n’ayant pas les mêmes privilèges. D’un côté les « honestiores », classe supérieure ; de l’autre les « humiliores ». Les uns occupent tous les postes clés et ne sont pas soumis à l’impôt ; les autres (l’immense majorité de la population), sont taillables et corvéables « à merci ». Pour dresser un tableau complet de la société, il faudrait ajouter à ces deux classes, les exclus, les hommes qui ne sont pas libres, à savoir les esclaves et les « insolvables » , ceux qui ne sont pas en mesure de payer leurs dettes. Seuls les honestories sont autorisés à porter des armes et à devenir cavaliers.
Il est fort probable que ce sont dans les classes les plus basses que l’armée des Bagaudes va recruter l’essentiel de ses effectifs ; mais il est possible que le contexte économique ait fait basculer bon nombre d’hommes libres dans la misère. L’un des premiers interdits que vont bafouer les insurgés c’est celui concernant le port des armes…

les-bagaudes-des-paysans-rebelles-conduits-par-amandus-photo-dr Le premier événement marquant du soulèvement des Bagaudes a lieu dans le Nord de la Gaule. Une armée, avec à sa tête un nommé Pomponus Aelianus, se constitue. Elle regroupe un certain nombre de bandes armées composées de paysans, d’esclaves et de déserteurs des légions. Dans le contexte, on peut considérer que ces bandes sont, à l’origine, des milices paysannes constituées pour contrer les incursions calamiteuses des barbares. Les difficultés économiques viennent renforcer le mouvement. La troupe se déplace du Nord vers le Sud. Sa marche victorieuse s’arrête sous les murailles d’Autun. Il est difficile de savoir si la ville est prise ou simplement assiégée. Il est connu qu’elle subit de nombreux dommages à la suite des affrontements. La légion, envoyée par l’Empereur Dioclétien et obéissant aux ordres de Maximien Hercule oblige les Bagaudes à reculer. Les insurgés se replient dans une forteresse qu’ils ont investie et fortifiée à proximité de Paris. Les historiens estiment que cette base arrière se situerait à l’emplacement de l’actuelle Saint-Maur-des-fossés. Les assiégés ne peuvent résister et sont vaincus. Maximien, malgré la réputation brutale qui est la sienne, aurait fait preuve d’une relative clémence à l’égard des prisonniers, cherchant plus à les intégrer dans la légion, qu’à s’en débarrasser. Voici comment les faits sont racontés dans l’histoire de France rédigée par Henri Martin au XIXème, récit basé sur plusieurs témoignages monastiques anciens :

« Maximien poursuivit sa route, assaillit les Bagaudes et les défit, à ce qu’on croit sur le territoire des Edues (près de Cussi en Bourgogne) ; après divers échecs la plus grande partie de cette multitude indisciplinée se dispersa et mit bas les armes ; les plus braves avec leurs chefs, Aelianus et Amandus, se retirèrent dans la presqu’île que forme la Marne, un peu au-dessus de son confluent avec la Seine, et qui était alors complètement isolée de la terre ferme par un mur et un fossé construits par Jules César ; ils se défendirent jusqu’à la dernière extrémité dans ce camp retranché, que les légions finirent par emporter d’assaut après un long siège. Aelianus et Amandus moururent les armes à la main. Ce lieu conserva pendant plusieurs siècles le nom de camp des Bagaudes ou fossé des Bagaudes ; c’est aujourd’hui Saint-Maur-des-Fossés près de Paris. »

esclaves Les témoignages diffèrent quant au sort de Pomponus Aelianus. D’autres historiens que Martin affirment qu’il a échappé à la capture. De par le portrait qui a été dressé de lui dans divers manuscrits, l’homme possédait un fort charisme et il était bon orateur. Son origine est obscure tout comme la fin de ses jours. Non content d’être chef de l’armée, il avait pris, tant qu’à faire, le titre d’Empereur. Comme je l’ai indiqué plus haut, ce comportement était fréquent à l’époque. Si l’on connaît les motivations des participants à cette révolte, on ignore tout de leurs revendications et de leurs projets. Il est fort probable qu’ils n’auraient abouti qu’à remplacer un pouvoir par un autre… car cela a été le destin malheureux de nombre de révolutions que nous avons connues jusqu’à présent. Certains historiens donnent aux révoltes du IIIème siècle en Gaule une dimension religieuse. Dioclétien aurait voulu, en envoyant Maximien, réprimer l’expansion du christianisme en Gaule. Peu d’éléments viennent en appui de cette thèse ; il est peu probable que le christianisme ait été suffisamment répandu en Gaule, vers la fin du IIIème siècle pour que la question religieuse ait joué un rôle dans les événements. D’autres récits insistent sur la cruauté de Maximien qui aurait fait décimer puis exécuter la totalité des soldats d’une légion thébaine refusant d’aller se battre contre leurs frères en religion… La volonté clairement affirmée de rétablir l’ordre me semble suffisante et il ne me paraît guère utile d’enjoliver ! Les données concernant l’armée des Bagaudes relèvent probablement du domaine du fantasme lorsque l’on parle de plus de cent mille insurgés…

embuscade Les Bagaudes reviennent sur le devant de la scène au Vème siècle avec plusieurs mouvements de révolte qui prennent naissance dans l’Ouest de la Gaule, en Armorique principalement mais aussi en Aquitaine. Ces événements sont datés vers 415, 435 et 446. La situation est à nouveau chaotique dans l’Empire romain. Les frontières établies au IIIème siècle ne constituent plus une garantie et les envahisseurs les bousculent allègrement. Le premier épisode des « nouvelles bagaudes » est sans doute lié à la famine qui a frappé la Gaule lors des années précédentes. Le second est la conséquence d’une augmentation de la pression fiscale et semble toucher l’ensemble du pays. Nombre de propriétaires sont contraints à abandonner leurs terres à un patron et à devenir simples cultivateurs. Un nommé Tibatto prend le commandement de ces révoltés. Le dernier épisode est aussi le plus sérieux et semble concerner le Nord de l’Espagne également. En Gaule,  les insurgés réussissent à assiéger la ville de Tours (Caesarodunum). A la tête des bandes armées se trouve cette fois un médecin du nom d’Eudoxius.
Les légions sont victorieuses en 448, comme elles l’ont été en 435 sous les ordres du même général, Aetius. Euxodius, en fuite, se réfugie à la cour d’Attila. Aetius ne tira guère de profit de cette dernière victoire : quelques années plus tard, il fut assassiné sur ordre de l’empereur Valentinien. Les maîtres n’ont guère de considération pour leurs serviteurs les plus fidèles !

legion en marche Une certaine prudence s’impose dans l’interprétation des causes et du déroulement de la révolte des Bagaudes. La durée du mouvement (plus d’un siècle et demi), les différences de contexte selon les époques, la forme souvent allusive des documents écrits, ne permettent en aucun cas une analyse d’une grande précision. Tout au plus peut-on déterminer des tendances. Ce mouvement de révolte était clairement anti-étatique, le but étant de se libérer de l’oppression exercée par le pouvoir central (romain en l’occurrence) et par ses représentants locaux ; mais il est quasiment démontré que par contre il ne portait aucune revendication sociale ou économique précise. On n’en est pas encore aux cahiers de doléances rédigés en 1789. L’organisation militaire du mouvement était particulièrement insuffisante et seuls étaient payants les embuscades ou les coups de main. En bataille rangée, les insurgés ne faisaient pas le poids. Les esclaves et les hommes libres impliqués dans l’insurrection voulaient, en de nombreux cas, mettre en place une société libre et durable plutôt qu’affronter des représentants de l’administration face auxquels ils se sentaient en infériorité. D’un soulèvement à un autre, certaines bandes continuaient à fonctionner dans la clandestinité et les travaux récents de divers historiens montrent que se sont impliqués dans les événements de 435 des groupes d’insoumis qui étaient déjà partie prenante des révoltes antérieures.

C’est en tenant compte de ces divers éléments que j’ai essayé de rédiger ce billet. Plus qu’un récit historique détaillé et argumenté, j’ai voulu attirer l’attention des lectrices et des lecteurs de ce blog sur l’origine lointaine des révoltes paysannes dans nos contrées. L’uniforme et le langage n’ont guère fait changer la forme de l’oppression tout au long des siècles !

PS (23 février 2016) – A ceux qui sont intéressés par cette période de l’histoire, je recommande la lecture de cette chronique fort intéressante qui creuse le thème de la disparition de l’empire : « Qui a eu la peau de l’Empire Romain ?« 

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31janvier2016

bric à blog janvier : Nivôse ou Pluviôse ?

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

bisounours Maintenant que le mois est presque terminé, Oncle Paul, excellent prévisionniste météo, peut enfin donner la réponse à cette angoissante question : c’est plutôt Pluviôse. Les concepteurs du calendrier républicain n’avaient pas entendu parler du dérèglement climatique ; la neige n’a été d’actualité que pendant deux ou trois journées dans notre lointaine campagne ; le temps de faire une ou deux prises de vue pour cartes postales. La végétation ne sait plus trop quoi penser de tout celà : fleurit ? fleurit pas ? gèle ? gèle pas ? Les campagnols se frottent les oreilles dans les terriers au grand dam des jardiniers. Heureusement, l’année 2015 a vu naître pas mal de buses dans le secteur. Nous en avons dénombré une quinzaine dans le pré voisin. Avec un peu de chance elles devraient trouver abondante nourriture, à moins qu’elles aussi se soient converties au véganisme très en vogue. L’actualité nationale et internationale ne nous laisse guère de répit pour observer la situation météorologique. Nous ne sommes plus au mois de décembre et, au pays des roudoudous, les problèmes climatiques ne sont plus à l’ordre du jour. Vous m’excuserez donc pour cette introduction « météo » style France 3. J’en reviens à des questions plus sérieuses…

silence pandas L’agitation politique par exemple… C’est un peu le bazar dans le camp désuni des écologistes. De la cuisine électorale des uns au confusionnisme de certains autres, en passant par une vision du monde qui a parfois du mal à dépasser le niveau des pâquerettes, tout le monde pourra bientôt trouver chaussure à son pied et « faire du développement durable » comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. L’extrême droite guette dans l’ombre et ne manque pas une occasion pour attirer dans ses filets les agneaux trop naïfs… Rassembler, fédérer, certes, mais faute de base politique commune on peut arriver à mettre n’importe quoi dans le même sac. Sur le site du journal alternatif « la brique » on peut lire une très intéressante critique du mouvement Alternatiba. Vouloir faire une vaste opération portes ouvertes au niveau de la gauche alternative c’est bien, mais il faut quand même surveiller qui passe le portail… Puisqu’on s’attaque aux icônes, intéressons-nous aussi au célébrissime WWF. « Changer le système avec le WWF, partenaire de Monsanto, Coca-cola ? » C’est l’une des questions que pose un article récent du site « Le p@rtage » dressant le bilan des négociations pendant la COP21. Le titre de l’article : « Le mouvement pour le climat est mort » donne la tendance. C’est intéressant à lire pour contrebalancer l’optimisme béat de certaines analyses qui ont jugé ce sommet « productif », « prometteur » ou « sur la bonne voie ». Le signataire de cet article, Ducky Slowcode, est médiateur pour le « Indigenous Environmental Network » [les Réseaux autochtones sur l’environnement] et pour le mouvement « It Takes Roots » (une coalition de plusieurs POC en première ligne et de groupes indigènes pour la justice sociale et environnementale). Pour ceux à qui cela fait de la peine que l’on critique le « WWF », un lien est donné vers un autre article du site « Le p@rtage » intitulé « Le silence des pandas (ce que le WWF ne dit pas)« , un complément intéressant aux déclarations de l’auteur. Petit rappel pour les nouvelles lectrices et les nouveaux lecteurs à l’orée de cette année balbutiante : la « Feuille Charbinoise » n’est pas un organe de propagande. Je n’adhère pas forcément avec la totalité des idées exprimées dans les articles que je vous donne en lien ; mais j’estime cependant que ces textes ont le mérite d’ouvrir des portes, d’appeler à la discussion et de mettre en valeur des idées qui sont trop souvent rejetées du débat public en raison d’aprioris sectaires. Dont acte.

coca-cola-no-entry Au retour de notre voyage au Kérala, l’an dernier à la même époque, j’avais évoqué un certain nombre de problèmes que rencontre cet état du Sud de l’Inde, dont la démarche politique, depuis quelques décennies, est plutôt originale. La société civile est sans cesse confrontée au comportement impérialiste des multinationales et aux problèmes de pollutions industrielles. Les réseaux d’adduction et de retraitement d’eau sont malheureusement peu développés encore et le marché de l’eau potable en bouteille est florissant. Les emballages perdus ne sont que très peu recyclés et la campagne indienne est littéralement submergée de sacs, de boîtes et de bouteilles vides. Cette ressource essentielle qu’est l’eau est de plus en plus contrôlée par des sociétés comme Coca Cola qui se livrent à une exploitation effrénée des nappes phréatiques. L’activité du géant américain entraine un assèchement des réserves souterraines et d’innombrables pollutions de surface. Je vous invite à lire « Coca-cola laisse un goût amer au Kérala » sur le site Altermondes. L’article dresse un bilan des luttes menées par les collectivités rurales contre le colosse industriel. Certains de ces combats ont été victorieux mais au prix de longues années de luttes et de procédures judiciaires. La chance du Kérala c’est que la société civile est pleinement impliquée dans les processus politiques. Les collectivités locales ont une part décisionnelle relativement importante dans la gouvernance du pays, et les habitants sont impliqués directement dans le fonctionnement des institutions (avec les limites indiquées dans mon article).

L.E.F Les techniques employées par les multinationales pour imposer leurs choix sont variées et vont de la corruption à l’intimidation, en passant par toute une échelle de moyens intermédiaires. Mais ces procédés ne sont pas employées seulement par les géants de l’industrie. Les gouvernements n’hésitent pas à les utiliser pour manipuler les foules. On part d’un événement générant une menace bien réelle qui impressionne les foules, puis on brode sur le thème jusqu’à provoquer une paranoïa générale. Il suffit de prendre un peu de recul et d’analyser ce qui se passe dans l’Hexagone depuis un an. Il serait intéressant de dénombrer le nombre de fois où les mots « terrorisme », « attentats », « Islam radical » et quelques autres ont été utilisés dans les communiqués d’agence rien qu’au cours du mois de janvier. Le terrain est prêt pour semer un bouquet de lois liberticides qui visent au moins autant un éventuel mouvement d’opposition à l’austérité que les agités de la kalachnikov. J’ai trouvé intéressante l’analyse de Patrick Mignard à ce sujet. Il publie un bon texte à ce sujet que l’on peut lire sur Altermonde sans frontières sous le titre « Manipulation de la peur, peur de la manipulation« . Ce qui fait froid dans le dos c’est que cette tentative d’intimidation fonctionne si l’on en juge sur les résultats des sondages d’opinion sur l’état d’urgence et les pouvoirs de la police. Merci à la Gauche roudoudou de donner aux forces de répression le pouvoir de faire ce que bon leur semble. Quand on sait que les trois quart des policiers et des militaires votent pour le Front National, on peut se faire une idée des résultats à venir (et déjà venus). Faux, me diront les derniers supporters de ce gouvernement d’opérette, la France reste une terre d’accueil : sur les 30 000 réfugiés que le gouvernement s’engage à héberger, une bonne soixantaine sont déjà installés. C’est dire si l’on prend ce problème à bras le corps !

que-la-fete-commence-couv La nouvelle a fait pas mal de bruits dans les médias, même les médiazofficiels : dans notre pays où il n’y a jamais de problèmes, où l’on n’a pas de pétrole mais des idées, où nous sommes éternellement à l’abri des radiations, voilà ti pas que l’espérance vie des hommes et des femmes a diminué. Comme cette information perturbe de façon disgracieuse l’audition des chantres du progrès universel et permanent, une réponse a vite été trouvée : c’est la faute à la canicule, à la grippe, à une légère baisse du taux de natalité… Sur Reporterre, André Cicolella, président du réseau « environnement santé » vous propose une analyse un peu plus sérieuse de ce problème. Ses propos sont beaucoup moins lénifiants que les commentaires qui ont été émis par l’INSEE à propos de cette statistique. Pour ce spécialiste, nous sommes à la veille d’une véritable catastrophe sanitaire, en raison de l’explosion du nombre de maladies chroniques. L’accélération du nombre de cas de maladies cardiovasculaires, de diabète, de cancers, d’affections psychiatriques est particulièrement alarmante. En cause, notre mode de vie, les conditions de travail, la malbouffe… Rien de bon pour le moral, certes, mais cette situation devrait nous inciter à réfléchir, puis à agir… Comme le dit si bien Yannis Youlountas, « je lutte donc je suis ! ». YY est cosignataire d’un livre publié par les éditions libertaires intitulé « que la fête commence »… Ce n’est pas le moment d’abandonner la lutte, selon les auteurs (parmi les autres signataires, Serge Quadruppani, John Holloway, Noël Godin…). « Il est temps d’arrêter de baisser la tête. Il est temps de sortir de nos vies bien rangées. Il est temps d’occuper les villes et les campagnes. Il est temps de bloquer, couper, débrancher tout ce qui nous aliène, nous opprime et nous menace. Il est temps de nous réunir partout en assemblées et de n’obéir plus qu’à nous-mêmes. »
Je vous rassure quand même : à court terme, la situation sanitaire de la population française reste quand même meilleure que celle des réfugiés qui tentent le voyage vers l’Europe. Outre les risques de naufrages, les violences, les viols, d’autres périls encore méconnus menacent ces populations fragiles. Les mafias diverses ont pris en main le problème là où les gouvernements ne sont pas à la hauteur de la tâche. Selon le journal britannique « the Guardian », on estime qu’environ dix mille enfants mineurs non accompagnés « ont disparu » du flot des réfugiés. On craint que beaucoup ne soient tombés entre les mains d’organisations criminelles spécialisées entre autres dans la prostitution (source en anglais). Selon les responsables d’Europol, un million de réfugiés sont entrés en Europe en 2015 et 27% seraient des mineurs : un gibier de choix pour les fournisseurs des réseaux pédophiles et pour les recruteurs des gangs de tout acabit.

tom et le jardin de minuit Bon, là je sens une certaine crispation parmi les lectrices et les lecteurs. Je pense que je commence à vous gaver avec les mauvaises nouvelles. Il est temps que je vous propose quelques pistes d’investigation un peu plus souriantes. Comme je suis un chroniqueur responsable et que je ne voudrais pas que le moral des ménages ne plonge dans les sondages, je vais faire un effort. Je vais par exemple vous causer « lecture », parce que côté « musique » c’est un peu tristounet. Plusieurs blogs que j’aimais bien ne publient plus rien pour tout un tas de bonnes raisons : « Crapauds et Rossignols », « Folk et politique », entre autres sont aux abonnés absents. Côté parchemins à déchiffrer, ça va mieux par contre. Je suis toujours assidu du blog de Jean Marc Laherrère, « Actu du Noir ». Grâce aux listes de liens de ce site, j’ai découvert un autre blog sympa : « Littéraventures« . Sa rédactrice, Mary, s’intéresse elle aussi aux polars, à la SF,  aux romans pour ados. Ses choix ne regroupent pas forcément les miens mais ils ont le mérite de l’originalité et j’apprécie beaucoup ses présentations. Je lui dois la découverte d’un nouvel auteur. Il s’agit d’un auteur estonien de polars médiévaux : Indrek Hargla, dont je n’avais jamais entendu parler. Grâce à elle, ma pile de « livres à lire » (voir billet précédent) a gagné quelque peu en hauteur. Dans une chronique récente, elle parle aussi d’une BD tirée d’un roman pour jeunes ados « Tom et le jardin de minuit ». Cela m’a rappelé de bons souvenirs car c’est un livre que j’ai partagé en classe avec mes élèves, à l’époque où je naviguais encore dans le bateau « école publique ». Par chance, ce jardin poétique est toujours ouvert aux explorateurs. J’emprunte à ce livre ma « sentence » de conclusion : « Je compris alors, Tom, que le jardin changeait tout le temps, parce que rien ne reste figé, si ce n’est dans notre mémoire…». Merci de votre visite !

PS – Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer cette « copie d’écran » avant de la mettre dans l’album photo du blog. Pour certains clients, le retour du livre à l’envoyeur a été rapide ; mais pourquoi diable l’avaient-ils commandé ?

recyclage

Addenda : Le dessin n°4 est l’œuvre de Michel Kichka. Il a été réalisé en 2010, mais son thème est plutôt intemporel !

 

 

 

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21janvier2016

Une page après l’autre, tout simplement…

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

lire Après la marche, la lecture… Ces deux activités sont largement compatibles et l’ordre dans lequel elles se déroulent est sans importance. C’est un biathlon sans contraintes !
Les plaisirs de la vie sont décidément variés et il est amusant d’explorer toutes leurs facettes. Pendant tout le temps où j’ai bossé, je n’ai guère eu le loisir de prendre du recul sur ce genre de questions. Maintenant que je suis un planqué de retraité, j’ai un peu plus le temps pour observer l’empreinte de mes pas… Après les sentiers à explorer, les pages à feuilleter… Un programme qui me met en joie !

pantoufles douillettes On pénètre pas à pas dans l’intimité du livre d’un auteur que l’on aime, comme l’on prend plaisir à enfiler un vêtement confortable, des pantoufles bien chaudes, une combinaison polaire bien douillette. J’adore les sensations que me procurent la découverte ou la relecture de l’ouvrage d’un auteur que je connais et que j’apprécie. L’effort, mêlé d’inquiétude, que me demande la découverte d’un nouvel écrivain me plait également. Je ne sais pas quel est le facteur qui me pousse à choisir un nouvel auteur ; pourquoi celui-ci et pas un autre ? Je crois avoir disserté sur cette question dans un billet ancien. Il me semble que les tables de lecture chez les libraires (surtout chez ceux qui font un effort réel pour créer leur visuel et ne se contentent pas d’aligner les nouveautés ou les meilleures ventes*) jouent un rôle considérable dans ce processus. Les conseils d’amis ou d’autres lecteurs me sont utiles aussi. Je regarde également avec un a priori favorable les ouvrages sélectionnés dans certaines collections. Cette confiance est parfois mal placée. Ce n’est pas parce que j’apprécie, au hasard, la collection « Libretto » chez Phébus ou la qualité éditoriale (papier et typographie) des éditions « Actes Sud » que je vais forcément trouver mon bonheur dans leur sélection ! Mais j’avoue que l’aspect matériel d’un livre a son importance. Je crois que j’éprouve un plaisir certain à découvrir des auteurs qui sortent des sentiers battus. A de rares exceptions près, les célébrités ne m’attirent guère. Je préfère me plonger dans des ouvrages de moindre notoriété : cette orientation m’a permis de découvrir des écrivains comme Claude Tillier, Régis Messac, Henri Roorda, Mary Austin, Nicolas Dickner, Vonda Mc Intyre ou tant d’autres dont le nom ne me vient pas à l’esprit sur le moment…

dernier Poulin Découvrir un nouvel auteur a pour moi un côté rassurant. Je lis beaucoup et je crains sans cesse « d’être en panne de lecture ». C’est pour moi un plaisir immense de savoir que j’ai, dans un recoin de mon bureau, une pile de livres qui attendent que je les ouvre et que je les déguste à la petite cuillère comme une coupe de mousse au chocolat. Il y a aussi le plaisir de différer le plaisir. Ce titre-là ? non pas tout de suite, la victoire est trop facile, la jouissance quasiment préméditée : mieux vaut être patient, prendre quelques risques en commençant par cet autre que l’on vient de m’offrir et dont le contenu est comme celui des cornets surprises que l’on déballait quand on était gamin. Que va t-on découvrir sous la couverture pelliculée ; que cache cette image attrayante censée attirer le regard du lecteur ? Qui est cet auteur dont je n’ai jamais entendu parler ? J’ai acheté, au mois de décembre (et avec un temps de retard) le dernier ouvrage de l’écrivain Jacques Poulin, un de mes auteurs fétiche. Sachant qu’il n’y avait que peu de chances que je sois déçu, je l’ai laissé – héroïquement – pendant deux ou trois semaines dans ma pile de lectures en attente, plutôt que de déballer le colis apporté par le facteur, comme un sauvage, à grands coups de ciseaux ! Quand je me suis enfin décidé à lui consacrer tout mon temps, j’ai fait l’effort de m’arrêter en cours de route, plutôt que d’essayer de connaître trop vite le mot de la fin. Jacques Poulin, à mon grand dam, mais aussi pour mon plus grand plaisir, est un auteur peu prolifique. La dernière de couverture refermée, je sais qu’il me faudra attendre deux ou trois années pour connaître à nouveau le plaisir que j’ai éprouvé. Heureusement qu’entretemps il y a les joies de la relecture ! Ce que je dis pour Poulin est bien entendu valable pour d’autres auteurs. Mais, par chance, la majorité d’entre eux écrivent beaucoup plus souvent, à moins bien entendu qu’ils ne soient décédés depuis leur dernière parution (une larme pour Tony Hillerman au passage). Pour le dernier opus de Thomas Cook (« la vérité sur Anna Klein »), un auteur de polars auquel j’accroche bien, j’ai eu du mal à poser le livre en son milieu, et j’ai bouclé sa lecture en deux séances seulement. Il faut dire que Cook est un artiste de la manipulation et que je n’ai pas pu résister au fait de vérifier si mon hypothèse était bonne pour la conclusion ou non.

Depossedes Une remarque en passant concernant l’écriture… Cette chronique était en gestation depuis pas mal de temps, mais elle me posait problème et n’avait pas abouti à quelque chose qui me satisfasse… La lecture est un domaine où je n’ai pas d’idées bien arrêtées. Je relis mes premières notes écrites il y a quelques mois et je ne suis pas convaincu par les idées exposées alors : trop pompeuses, voire lénifiantes.  Je m’aperçois que j’ai « copié-collé » quelques unes des phrases initiales dans ce nouveau billet mais que je les ai précédées de la mention « vieux texte : éléments à reprendre ? » – « Vieux texte » pour des lignes que j’ai écrites dans le courant de l’année 2015. Il ne faut peut-être pas exagérer ! Pourtant, c’est clair, il y a des énoncés qui ne me conviennent plus du tout. Ils nécessitent, au minimum, un remaniement partiel. Je crois que cette démarche hésitante m’a pour ainsi dire interdit, dans le passé, de devenir militant d’une organisation politique quelconque. Je n’ai jamais été capable de vendre un journal ou un bouquin en disant qu’il était « bon ». Se contenter de dire qu’il y a des articles intéressants à l’intérieur, ou des idées qui méritent d’être débattues, ce n’est pas une démarche efficace pour un bon commercial. Trop souvent, les gens espèrent qu’on va leur vendre du rêve, là où moi je n’ai à leur proposer que du « à débattre ». Cela ne veut pas dire que je ne fais pas de choix, que je n’agis jamais par peur d’aller dans la mauvaise direction ; cela signifie simplement que je ne peux rien proposer de « figé » ni sur le plan politique ni dans aucun autre domaine. Grand admirateur du géographe anarchiste Elisée Reclus, je ne vais pas pour autant le « vendre » comme l’auteur incontournable à avoir lu… Pour revenir à mon sujet initial, la lecture, il est quand même rare que je quitte une librairie sans y avoir trouvé mon bonheur et il est rare aussi que ma pile de « lectures à venir » soit réduite à la portion congrue.

Supermarche Super U Certains livres me procurent une satisfaction intense… D’autres me déçoivent et me mettent parfois même en colère. C’est souvent le cas pour des bouquins qui sont écrits en suivant un certain nombre de recettes commerciales éprouvées. J’en lis fort peu mais il arrive que je m’égare ! Pas mal d’auteurs de polars tombent dans cette ornière et leur roman est construit comme un futur scénario de film à succès. « Millénium » ou « Da Vinci Code » sont passés par là. Les cours universitaires ou les livres de cuisine ont complété le travail. Pour faire un roman « à succès », il faut : pas mal d’hémoglobine, quelques passages de violence vraiment malsaine, un brin de complaisance envers la torture, quelques scènes de sexe un peu pimentées, un héros obligatoirement paumé, une héroïne sexy… J’ai horreur des livres prévisibles. Je ne supporte pas les visions complaisantes de la violence et du sadisme. Pour résumer, un bon écrivain peut faire ressentir la souffrance éprouvée par une victime sans être obligé de détailler doigt après doigt les ongles arrachés… Certains livres que l’on rattache au « genre » littérature policière me plaisent particulièrement parce que l’auteur raconte une histoire au sein de laquelle il y a une tension indiscutable, mais pas vraiment d’assassin (autre que l’environnement social) et pas vraiment d’enquêteur. Si vous voulez tester ce genre d’écrits, essayez par exemple l’excellent « Un dimanche soir en Alaska » de Don Rearden. Quand je tombe sur un bouquin prémâché, cela me met en colère, colère née de la frustration. La sensation que l’on éprouve quand on s’est hissé sur la plus haute marche de l’escabeau pour attraper la confiture de prunes tout en haut de l’armoire ; le pot ouvert, on découvre qu’il s’agit d’un mélange fadasse ou moisi. De la littérature « à succès » pour linéaire d’hypermarché.

un-dimanche-soir-en-alaska-679355.jpg Qu’est ce que j’attends en général d’un « bon » livre alors ? C’est difficile à dire et, s’il existait une recette, je serais grandement intéressé. Déjà, sans doute, qu’il me fasse rêver, plutôt que de me replonger dans la noirceur quotidienne ; qu’il soit palpitant, donc que j’aie envie de tourner la page ; qu’il ait une histoire intéressante à me raconter ; que les personnages me soient, pour une part non négligeable, sympathiques… Importance du contenu, des idées donc, mais aussi du style de l’auteur. Il faut que la magie des mots opère et que j’y sois sensible. C’est ce que j’ai trouvé chez des auteurs comme Ursula K. Le Guin, Kenneth White, Jacques Poulin… Une écriture finement ciselée. Mais cette dernière qualité ne me suffit pas. Le style enrichit la matière mais ne s’y substitue pas. De la même façon qu’en cuisine la décoration de l ‘assiette ne saurait remplacer la qualité des ingrédients employés. Les romans à l’écriture finement ciselée, dans lesquels on sent que l’auteur a peaufiné son travail, mais n’a, au bout du compte, rien à raconter d’autre que des banalités dégageant une profonde sensation d’ennui, me laissent totalement indifférent. L’enseignement classique du français que j’ai subi, il y a fort longtemps, pendant mes années d’apprentissage, a réussi cette prouesse de me faire rejeter presque totalement la littérature classique qui constitue, paraît-il, l’une des pièces maîtresses de notre culture, mais ne m’a pas dégoûté de la lecture – ce qui aurait pu être une conséquence tragique du premier résultat. Je me complais dans ce que notre Académie et nos brillants intellectuels ont toujours considéré comme des « genres » insignifiants ou marginaux : la littérature fantastique, les romans policiers, les récits de voyage, d’aventure, de nature… Sans aucun sectarisme, ce qui me laisse le plaisir, lorsque j’en trouve un à ma convenance, de lire de très bons ouvrages « dans les normes ». Par chance, je constate quand même que les « normes » en question commencent à disparaître. Je me rappelle les bonds que je faisais lorsque j’entendais un collègue enseignant ou une brave mère de famille me déclarer que tel ou tel chérubin ne lisait pas puisqu’il n’ouvrait « que » des bandes dessinées. Quand je pense qu’il m’arrive même de lire des BD qui ne sont pas recommandées par les critiques de Télérama…

enigme diane Je ne parle ici que de la lecture de livres traditionnels, je n’aborde ni les livres électroniques, ni les textes publiés sur internet auxquels je me confronte quotidiennement. Le choix du terme « confronter » n’est pas un hasard. Je n’ai guère de plaisir à lire à l’écran. Je le fais pour m’informer et je reconnais que j’ai une forte tendance à la « diagonale » ; beaucoup plus que sur papier. L’option « livre électronique », je ne l’utilise qu’en voyage. Je reconnais que les tablettes sont plus confortables que les écrans traditionnels, mais hormis la question du poids, l’intérêt de la lecture sur écran me paraît réduit et je suis souvent frustré de ne pas avoir une vraie pile de papiers dans les mains. Le pire c’est que le livre électronique me prive de la joie et de la tranquillisation que m’apporte la perspective d’étagères remplies du sol au plafond d’ouvrages des plus divers. Cela pose des problèmes de rangement insurmontables à certains. Pour moi c’est un confort absolu et un calmant souverain.

Je pose mon livre. Je regarde par la fenêtre. L’été on peut admirer le spectacle des étoiles et prolonger la rêverie. Par ces temps de froidure, le ciel reste un peu trop couvert à mon goût. On fait avec. Cela fait du bien d’échapper un temps au spectacle du monde, guère réjouissant. Il ne manque plus qu’une belle table à dresser, quelques assiettes aux saveurs exquises, une amitié partagée, le plaisir d’un travail bien fait, un projet de voyage sous le coude… Mon regret : une vie probablement trop courte pour autant d’aventures. Là aussi, on fait avec !

Notes incontournables ou pas – (*) Une info absolument pas confidentielle, mon « top » librairies sur Lyon : La Gryffe – Raconte moi la terre – Le bal des Ardents… J’en ai éliminé plusieurs, surtout des « grandes » qui vendent les livres comme des viennoiseries… Mes excuses pour celles que je ne connais pas. Je réparerai cette lacune un jour. Il y a d’autres endroits que j’adore, comme « La lettre Thé » à Morlaix, mais c’est quand même à mille kilomètres ou presque de ma cambuse !
En illustration, quelques couvertures de livres qui me plaisent. Ce n’est pas un hit-parade mais plutôt le fruit des errances de ma mémoire !

 

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15janvier2016

Yax’che, l’arbre de vie des Mayas

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

majestueux Ceiba  Au centre de la terre apparut un arbre gigantesque dont les branches se développèrent dans toutes les directions. Il apportait aux hommes toute la nourriture dont ils avaient besoin et permettait aux esprits des morts d’accéder aux niveaux célestes. Lorsque ces esprits atteignaient enfin la canopée de l’arbre, ils étaient confiés aux bons soins des treize divinités qui se partageaient le monde supérieur. Telle était la considération que les Mayas portaient à cet arbre que les botanistes européens nommèrent Ceiba pentandra (sachant que le mot Ceiba vient de la langue taïno parlé par les Amérindiens des Grandes Antilles). Les explorateurs remarquèrent que le Ceiba Pentandra possédait un fût d’une dimension impressionnante et se prêtait certainement à la fourniture d’un bois d’œuvre de premier choix. Ils s’aperçurent ensuite que la matière soyeuse entourant la graine possédait d’intéressantes propriétés. On appela la fibre « kapok », quant à l’arbre, plutôt que d’utiliser le nom difficile à prononcer que lui donnaient les autochtones, il fut baptisé « kapokier », « cotonnier d’inde » ou « savonnier » selon les régions où on le découvrit. Les négociants commencèrent à remplir la cale de leurs navires avec les troncs fournis par les plus beaux spécimens. La « communion » avec « notre mère la terre » prenait une toute autre dimension… Celle qui, entre autres, allait initier l’accumulation de capital et la Révolution industrielle en Europe, pour le plus grand malheur des autochtones. Mais ceci est une autre histoire diront les amis naturalistes. Revenons à notre arbre mythique.

kapok Nombreux sont les géants de la forêt pour lesquels on a envie d’employer des superlatifs à profusion : le plus grand, le plus massif, le plus précieux, celui qui a le bois le plus utile… Le Ceiba pentandra en fait partie, même s’il n’est guère mentionné dans les livres de record. Ce qui est étonnant c’est que l’essentiel de la documentation que l’on peut trouver sur le Kapokier provient de sources anglophones. Un tour rapide dans ma bibliothèque m’a permis de constater qu’il est pratiquement ignoré dans les guides naturalistes en langue française ayant trait aux arbres. Certes il ne pousse pas sous nos latitudes, mais bon… J’ignore la cause de cet ostracisme.
Cet arbre majestueux peut vivre au moins deux cents ans et atteindre 60 mètres de hauteur (à titre de comparaison, le chêne Rouvre de nos forêts atteint une quarantaine de mètres pour les plus beaux spécimens). Le milieu tropical est favorable à sa croissance qui est estimée de l’ordre de 4 m par année. La silhouette de l’arbre est assez caractéristique : les branches horizontales sont étagées et largement étalées, formant une canopée assez dense qui abrite de nombreux hôtes. L’écorce est lisse, mais elle est couverte de grosses épines coniques. D’énormes contreforts également épineux soutiennent l’arbre et permettent au tronc de se dresser droit vers le ciel à une hauteur impressionnante. Les feuilles sont palmées et comportent cinq à neuf folioles. Elles mesurent 10 à 18 cm de longueur totale. Les fleurs, n’ayant rien de remarquable (à part leur odeur désagréable), apparaissent avant les feuilles. La floraison est parfois irrégulière et peut ne pas se produire certaines années. Ce sont des chauve-souris qui assurent la pollinisation et permettent l’apparition des fruits, en forme de capsule elliptique, ligneuse et pendante. Lorsque le fruit est mûr et s’ouvre, apparaissent alors un duvet blanchâtre (le fameux kapok) et des graines brunes qui se dispersent au vent. On s’est très vite aperçu que ce duvet constituait une matière première intéressante pour le rembourrage des oreillers, des coussins, des matelas ou des manteaux d’hiver. Le kapok est en effet imperméable, imputrescible et très isolant. Le seul défaut de cette fibre est d’être assez facilement inflammable.

gilet sauvetage kapok Une petite anecdote au passage concernant l’inflammabilité du Kapok…. En 1942, le paquebot français « Normandie », stationné dans le port de New York est réquisitionné par le gouvernement américain qui décide d’en faire un transport de troupes… Les travaux débutent : il est nécessaire de démonter les équipements et le mobilier de ce transatlantique pour améliorer ses capacités. Le 9 février 1942, des ouvriers travaillent dans le grand salon du navire. Un coup de chalumeau malheureux enflamme les paquets de gilets de sauvetage en kapok qui ont été entassés à cet emplacement. Le feu se propage de manière fulgurante. Les bateaux pompes déversent d’énormes quantité d’eau pour éteindre l’incendie et provoquent le naufrage du paquebot… Il s’agit là de la version « accidentelle » de cette histoire. Dans les années 60, des responsables de la Mafia reconnaitront que l’incendie est en réalité criminel : « petit règlement de comptes » avec les autorités locales pour appuyer la demande de libération du mafieux Luciano. Au cas où l’administration aurait fait un geste, la Mafia new-yorkaise aurait pu assurer une meilleure sécurisation du port contre les sabotages ! Le Normandie, victime du kapok ou de la mafia, selon la façon dont on interprète les événements, ne sera jamais renfloué.

planche botanique ceiba L’attrait pour le kapok était tel que l’on rechercha le « kapokier-savonnier » dans les forêts tropicales de différentes régions du monde et qu’on en fit pousser quelques plantations là où il ne croissait pas spontanément. L’Amérique centrale n’est pas la seule zone où pousse le Ceiba pentandra. On le trouve aussi en Afrique centrale et il est devenu « invasif » dans certaines îles du Pacifique où il s’est implanté de manière plus ou moins spontanée. Au XXème siècle, l’intérêt pour le kapok a baissé, car des fibres synthétiques moins onéreuses à fabriquer ont concurrencé le matériau naturel. Les importations en Europe se sont alors effondrées. Ces dernières années, avec la vogue du « retour au naturel », la tendance commence à s’inverser et certains sites proposent à nouveau coussins ou doublures en kapok.
L’intérêt pour le bois, lui, ne va pas en diminuant, même s’il est d’une qualité moyenne (bois tendre et plutôt spongieux) et ne présente pas l’intérêt de l’ébène ou du palissandre. On l’utilise massivement pour la fabrication des contreplaqués : son tronc régulier se prête bien au déroulage. On se moque alors de sa capacité à produire un matériau isolant : seul le diamètre et la longueur du fût intéressent les négociants. D’immenses parcelles de forêt sont abattues dans le cadre de son exploitation.

le geant vu du sol Le kapokier constitue un véritable écosystème à lui tout seul. Les fissures le long de son tronc, les creux le long des branchages, abritent de nombreuses espèces végétales : des orchidées, des fougères, des broméliacées… profitent de son ombrage et des zones de plus ou moins grande humidité que permettent l’entrelacement de ses branches immenses. De nombreuses espèces d’insectes (papillons), de reptiles (iguanes, serpents) ou de mammifères (chauve-souris, rongeurs) trouvent un abri confortable dans toute cette végétation. On ne trouve pas de kapokiers dans les arboretums européens. On peut en observer de magnifiques spécimens dans les parcs au Mexique, en Californie ou dans les Caraïbes. L’arbre apprécie la chaleur et l’humidité. Il a besoin d’un sol riche et d’une grande luminosité. Il résiste difficilement au gel (-5° selon certains guides de plantation, sous réserve d’un taux d’humidité suffisant).

IMG_3544 L’arbre occupe une place importante dans la mythologie des peuples vivant sous les tropiques. Aux Antilles, les habitants pensaient que le Ceiba était habité par des esprits appelés Soukougnans qu’ils craignaient beaucoup. Ces Soukougnans sont des créatures étranges. Le jour ils ont l’apparence ordinaire de personnes humaines. La nuit, grâce à un accord passé avec le diable, ils se dépouillent de leur peau. Leur corps devient lumineux et léger et ils se déplacent dans l’air comme des feu follets. Ils se précipitent sur leur victime et sucent le sang comme des vampires. Cette histoire connait de multiples variantes comme tous les récits issus de la tradition orale. Lorsque l’on rencontre un Soukougnan, il ne faut surtout pas le montrer du doigt ou prononcer son nom car vous devenez alors l’objet de sa vindicte. La conduite la plus prudente consiste, la nuit, à fermer portes et fenêtres après les avoir ornées d’une croix blanche. Brûler un soupçon d’encens renforce la protection. Pour se débarrasser définitivement de cette créature maléfique, le meilleur moyen est de trouver sa peau et de la badigeonner de sel ou de piment. Le Soukougnan ne peut plus reprendre son apparence humaine, et la lumière du jour lui est mortelle. Certaines descriptions de Soukougnans sont beaucoup plus sympathiques : un conte de la Guadeloupe les présente simplement comme de grands oiseaux de nuit avec les plumes noires et brillantes.
Les Soukougnans se font de plus en plus rares au XXIème siècle : peut-être faudrait-il envisager d’inscrire leur nom dans le livre des espèces menacées. Inutile en tout cas de vouloir couper les Kapokiers pour se débarrasser de ces démons en herbe ; les négociants en bois s’en chargent avec méthode…

cosmo3 Les représentations de Yax’che, l’arbre sacré, sont nombreuses dans la mythologie maya. Le Ceiba pentandra est d’ailleurs l’arbre national du Guatémala depuis 1955. Tous les dessins laissent apparaître la partie souterraine et la partie aérienne de l’arbre et permettent une vue synthétique de la cosmologie maya. Aux quatre points cardinaux se trouvent les Bacabs, un groupe de quatre frères, fils de Itazmna et Ix che. Ils sont associés chacun à une couleur et à une période du calendrier. Ils supportent les différentes strates du ciel et leur rôle est fondamental lorsque les prêtres veulent lire les augures concernant les récoltes. Chacun des treize niveaux du ciel possède son dieu principal. Au niveau le plus élevé habite Hunab’Kú. Le niveau du sol, la terre des humains, est représenté par un caïman. Le sous-sol comporte neuf strates, chacune habitée par une divinité également. Le niveau inférieur est le domaine de Ah Puch, le dieu de la mort. Le code des couleurs est précis : Yax’che qui supporte l’ensemble de l’édifice est généralement vert. Cantzicnal, le Bacab associé au Nord est blanc ; Hazonek (Sud) est jaune ; Zaccimi (Ouest) est noir ; Hobnil (Est) est rouge. Toutes les informations mentionnées ici sont apparentes sur le dessin que j’ai choisi pour illustrer ce paragraphe. La page « cosmologie » du site « Authentic Maya », vous permettra de compléter vos connaissances. Vous serez certainement surpris, comme je l’ai été, de la richesse de cette mythologie, témoignant d’une grande masse de connaissances accumulées sur l’univers.

IMG_2183 Ce n’est pas un hasard si un arbre joue un rôle essentiel dans la cosmologie des Mayas. Ce n’est pas étonnant non plus qu’ils aient choisi le plus majestueux d’entre-eux comme symbole. La forêt tropicale est omniprésente en Amérique centrale et les peuples autochtones en tirent l’essentiel de leurs ressources, aussi bien sur le plan nutritionnel, médical ou énergétique. Ils se servent du bois pour la construction de leurs demeures, pour cuire leur nourriture ou pour fabriquer leurs canoés (notamment du Ceiba Pentendra pour ce dernier usage). Les arbres leur offrent des teintures, des médicaments, des fruits et même un support pour leur écriture. Ils servent bien souvent d’abris et offrent leur ombre pour protéger des rayons ardents du soleil. Des Ceibas se dressent au cœur des villages et des villes mayas. Ils jouent en quelque sorte le rôle d’arbres à palabres comme les baobabs dans les villages africains.
Les temples sont en forme de pyramides et, comme l’arbre mythologique, permettent l’accès des mortels aux différents niveaux du ciel (comparer les deux dernières illustrations). Notez enfin que dans les gravures des Mayas, le Ceiba est fréquemment représenté par une croix (les quatre points cardinaux) ce qui a grandement simplifié l’adoption de la croix des conquérants catholiques, les deux représentations étant en partie compatibles. Le catholicisme est très implanté en Amérique centrale, mais les rites romains sont bien souvent confondus avec d’anciennes pratiques religieuses locales. Une nouvelle fois je sens que je vais dévier de mon propos initial et préfère m’arrêter là en espérant avoir nourri un peu votre curiosité !

 Petites précisions concernant cette chronique : le choix du thème m’est venu tout naturellement en lisant les chroniques successives que publie mon fiston voyageur au fil de son périple en Amérique centrale. La source est la même pour les photos 1, 5, 6 et 8. Il y en a des centaines d’autres à admirer sur « Rue du Pourquoi Pas« . Celles-ci ne sont destinées qu’à vous mettre l’eau à la bouche… De nombreuses recherches documentaires sur le web m’ont permis de compléter les informations qui me manquaient. Wikipedia Commons est la source des illustrations 2 et 3. La photo 6 provient du site « Authentic Maya » dont j’ai donné les références dans l’avant dernier paragraphe. La photo 3 provient du site « Royal Dragons » vente d’antiquités militaires.

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